Chroniques d’un tournage porno Par Jack Tyler
Vendredi 27 février 2004, 9H10
J-1. Demain je commence à tourner. Des scènes dans le métro. Dans la rue. Sur une grande place.
Parmi les gens. La foule anonyme. Je suivrai deux filles. Kathy et Claudia. Et le lendemain,
Jour du Seigneur, ces deux-là seront nues devant ma caméra et la seconde se fera enculer.
Non, je regrette cette phrase. Je ne tiens pas à donner ce ton-là à mon journal.
Je ne suis pas là pour me faire contaminer, je suis là pour créer quelque chose.
Ça doit vous sembler un peu confus, mais je tâcherai de clarifier les choses au fil des jours.
Je tâcherai de tenir ce journal avec la plus grande honnêteté.
Le porno m’a toujours fasciné. Le porno est lié pour moi au même plaisir que le cinéma.
Je reste scotché devant une image parce qu’elle me fascine, parce qu’elle embrase mes sens,
parce qu’elle précipite mon esprit dans quelque chose d’inconnu. Un coup de speed dans le cerveau.
Je suis quelqu’un de cérébral. Avec moi ça se passe avant tout dans la tête.
Quand j’étais ado et jusqu’à la trentaine, j’ai regardé des films de cul. Je me branlais dessus,
mais pas systématiquement. J’étais amateur des pornos classieux, ceux que l’on ne fait plus.
Les Andrew Blake, John Leslie, Michael Ninn. Des esthètes. Comme tout le monde j’ai eu aussi
ma période Stagliano. C’était tellement nouveau, tellement direct. Aujourd’hui, Stagliano a le Sida.
Aujourd’hui n’importe quel connard équipé d’une DV prétend faire du Buttman. Aujourd’hui il n’y a plus
de porno convenable, alors que le sexe représente le marché le plus fécond de la planète.
On a inventé ce qu’on appelle le gonzo, des trucs avilissants, qui ne racontent rien,
qui ne produisent aucune image du désir ou du sexe qui soit inédite, nécessaire, forte.
L’explication c’est qu’il y a une demande pour cela. Les Allemands notamment raffolent de tout ce qui
est crado. Comme tous les secteurs de l’activité humaine, le porno s’est fait bouffer par le profit,
et le profit ne connaît aucune éthique. Or si le porno vous dévore, vous devenez complètement crade
à votre tour à force de filmer des trucs dégueu dans des conditions pitoyables.
C’est la réalité.
Moi je suis réalisateur. Je suis réalisateur, mais je ne tourne pas. Les films que j’écris
ne se font pas. On préfère financer du Leconte. Du Techiney. Du Besson. Les frères Dardenne ne sont
même pas français, ils sont belges. On a le cinéma que l’on mérite. Quand la gauche produit des mecs
comme Hollande ou Fabius, il ne faut pas s’étonner que notre société soit aussi coincée, réac,
bourgeoise. Il y a une dizaine d’années je me suis retrouvé à réaliser des films érotiques pour la
télévision, et ça m’a tout de suite plu. En même temps, c’était frustrant. Il ne fallait pas que ce
soit trop chaud. Dès que ça l’était, on coupait. Je veux dire le diffuseur nous demandait de couper.
J’en ai acquis la conviction que le montage tuait le désir. J’en ai acquis la conviction que le
plan séquence est la solution.
Dix ans après je me retrouve à Prague (République Tchèque) avec pour mission de tourner deux programmes
érotiques de 60mn. Inutile de vous dire que je compte réaliser une version pornographique de chacun
de ces films. Et que j’ai bien l’intention de mettre mes couilles dans la balance.
Vendredi 27 février 2004, 23H50
J-1 toujours mais c’est le soir, et je n’arriverai pas à dormir de sitôt, je crois.
L’excitation d’avant tournage. Je suis dans ma piaule d’hôtel, un petit hôtel fort agréable ma foi.
Je viens d’y passer quatre jours. Je suis arrivé mardi, demain c’est samedi, premier jour de tournage
dans le métro, et dimanche nous investissons le décor, une maison tape-à-l’œil de la lointaine banlieue.
Nous dormirons sur place. Nous c’est qui ? N’allez pas imaginer trois cars loges, une équipe d’électros,
un directeur photo, des décorateurs, des costumiers et toute la clique du cinéma traditionnel comme on dit.
Non. Rien de tout ça. Nous serons cinq : S***, ma maquilleuse-coiffeuse-styliste-décoratrice,
une fille super au demeurant, avec laquelle j’aurais appris tout ce qu’il me restait à savoir
sur le milieu du porno et sur la façon dont ça se passe. A ses yeux je suis un extra-terrestre.
Ce qui explique qu’elle ait passé trois jours à me bombarder de questions et à me décrire par le menu
détail toutes les ignominies auxquelles elle a pu assister au cours de ses quinze années de carrière.
S*** aimerait bien travailler dans le cinéma traditionnel, mais quand vous faites du porno, on vous
méprise. Ça n’empêche pas tous les gens du show-biz de fantasmer sur les actrices porno ou de mater
des films de cul en DVD, sans parler du reste de la population masculine. Il y a quelques années un
fameux producteur a défrayé la chronique pour des avances plus que poussées envers une certaine actrice
porno (dont l’identité au demeurant illustre bien le manque de goût des pontes du cinéma français).
En plus de S*** il y aura E***, un photographe, qui fera des clichés sur mon tournage et en profitera
pour tourner un gonzo. C’est un arrangement que nous avons entre nous. J’ai effectué pour ma part
toute la préparation, devis compris, intégrant les scènes d’E*** dans le plan de travail.
Il participe aux frais, ce qui fait que tout le monde s’y retrouve. E*** tournera un gonzo avec
quatre scènes anales et une lesbienne, le DVD se vendra dans les maisons de la presse avec un magazine
de cul, ça part comme des petits pains à ce qu’il paraît, alors pourquoi s’emmerder à faire autre
chose ? Mais E*** fera des photos et j’en suis ravi. C’est un mec très sympa et marrant.
Ensuite il y aura les deux comédiens : T*** que tout le monde connaît, et R***, un hardeur plus ancien,
douze ou treize ans de carrière, mais de bonne réputation, très copain avec S***. Les mecs,
c’est moi qui les ai choisis. Je tenais à éviter les caricatures, les gros reulous, les mecs qui
affichent d’emblée leur palmarès comme s’ils avaient quelque chose à prouver et parlent de
« déchirer les gonzesses ». No thanks. Mon projet n’est pas là. Et le reste de l’équipe c’est moi.
Je fais le cadre, la mise en scène, la lumière, la déco, l’assistant, la script, et même accessoirement
la bouffe. Lors du casting que j’ai filmé j’ai demandéaux filles ce qu’elles aimaient manger : les pâtes
c’est ce qui revient le plus souvent, ce qui tombe bien. Pour le reste, elles aiment toutes
Julia Roberts, la glace à la vanille, et aller en boîte. J’ai fait aussi la direction de production ce
qui n’est pas une mince affaire, c’est même le boulot le plus prise de tête que je connaisse.
Mais il est temps à présent d’évoquer le nœud de toute cette histoire : les filles.
C’est pour elles que l’on vient du monde entier tourner en Europe de l’Est.
Ce sont les filles qui font tourner le porno. C’est à cause d’elles que vous êtes encore en train
de lire ce papier. Les filles c’est la clef de tout.
Et qu’est-ce que ça leur apporte ?
Et pourquoi elles font ça ?
L’ARGENT
LE SEXE
LA CAMERA
OK. Les castings, je connais par cœur. J’en ai fait un paquet dans le temps pour les trucs érotiques.
D’ailleurs on travaillait souvent avec des pornostars françaises. Ça remonte à une époque où la France
avait du lourd. Julia Channel. Draghixa. Des canons. Gentilles. Affolantes.
Draghixa, elle ne pouvait pas s’empêcher de vous parler à moins de dix centimètres du visage,
en vous touchant le bras. Et Julia en essai costume pour la première fois dans les bureaux de
la production, ça reste un souvenir impérissable. Mais ce coup-ci, mon casting je l’ai fait à distance.
Sur le site internet d’une agence. En fait, ils font aussi la production exécutive,
c’est-à-dire qu’ils se chargent de la logistique sur place, et aussi accessoirement de vous entuber.
Du moins ils essayent. Jusqu’à ce qu’ils comprennent que vous êtes un type sérieux,
et que finalement peut-être ils auraient intérêt à vous traiter convenablement.
Bref j’ai choisi des filles sur photos, et quand vous arrivez ici, évidemment elles ne sont plus libres,
ou alors leurs tarifs ont changé, ou bien elles sont malades ou encore retenues pour le salon
de l’érotisme à Bruxelles. Mais on vous en trouve d’autres et au bout du compte je suis très satisfait
de mon casting. L’assistant tchèque m’avait dit au téléphone, quand j’étais en France :
« You choose the prettiest girls ! » Sans blague. Je fais de l’érotisme, mon client c’est Kiosque
(Canal +), si je leur balance un défilé de thons, ça ne va pas le faire. Du glamour, il me faut.
Du début de soirée. Enfin, ne désespérez pas, je me suis quand même lâché.
J’ai pris une bombe atomique de dix-huit ans totalement sulfureuse. Le genre qui fait peur,
vous voyez ? Vous la croisez dans la rue et bien votre bite elle se ratatine, vous changez de trottoir,
celle-là, elle vient droit de l’enfer, dans son sillage des flammes poussent sur le bitume.
J’ai insisté pour l’avoir sur les deux films. Elle est couverte de tatouages et des piercing au sexe.
Donc quand même, je me lâche. Je suis comme ça. Et puis je vais vous avouer une chose :
je fais ça pour créer les images qui m’habitent. Je fais ça pour produire les émotions qui me taraudent.
Je suis un putain de romantique. Donc il y-a Liliane, et là où j’ai compris ce que je faisais ici,
à Prague, avec cette commande de films érotiques à honorer et cette ambition de réaliser
un film porno à ma façon, c’est quand elle s’est masturbée devant la caméra, sur le lit de ma chambre
d’hôtel (précision : je n’étais pas seule avec elle, il y avait S***, et elle peut témoigner de
ma totale intégrité); bref, j’ai donc compris ce que je foutais là quand Liliane a fait ça pour moi et
l’a fait pour de bon, pas comme toutes les autres filles du casting avec leurs mimiques à trois balles,
leurs clichés Playboy, leur tétons titillés doucettement. Je ne voulais pas les diriger,
je voulais avoir une idée de ce qu’elles avaient dans le ventre. Deux ont répondu à l’appel.
La petite Liliane, et une exhibitionniste de première, une certaine Claudia Rossi, actrice porno
ravissante, qui m’a fait suer comme un catcheur en filmant son show, intensément concentré sur le cadre,
et qui tournera cinq jours pour moi. Une scène anale. Liliane, ce sera une anale, une vaginale et
une lesbienne. Je la gâte. C’est le genre de filles qui n’a peur de rien. Heureusement car T*** est
particulièrement bien membré, comme me l’a confirmé Claudia qui a déjà tourné avec lui :
« He is so... big ! ». Pour en revenir aux shows des deux filles, et à celui de Liliane en particulier,
sauvage et bouleversant, ça ne m’a pas fait bander au sens strict. La diablesse a tout simplement
foutu le feu à mon cerveau. Avant de partir je m’étais fixé des règles : ne jamais brusquer les filles.
Ne jamais leur faire faire quelque chose contre leur gré. Ne jamais les toucher.
Tout ça pour dire que je suis engagé dans une démarche artistique. Un putain de cérébral,
voilà ce que je suis. Comprenne qui pourra.
Dimanche 29 février 2004, 23H50
Deuxième jour de tournage et ça y est, je suis dépucelé. J’ai réalisé ma première scène porno.
Et une anale qui plus est. Je suis très heureux. Ça s’est très bien passé. T*** a parfaitement joué
la scène. Il a fait exactement ce que je lui avais demandé. Je lui ai expliqué chaque étape.
Tout s’est déroulé comme prévu, avec le bon timing. T*** et moi je crois qu’on va être assez en phase.
J’avais prévu une troisième position sodomie, et finalement je l’ai pas faite. J’ai commencé par
un cunilingus, puis un missionnaire que j’ai fait durer, ensuite bouffage de cul (avec puis sans gel,
parce que le goût c’est pas ça), sodomie par dessus, puis à la spoon comme on dit
(deux cuillères encastrées), et je me suis arrêté. Avec au final une éjaculation interne. Enfin, jouée,
parce que T*** il n’a pas lâché. Pour une raison anatomique. Je leur ai demandé de se regarder
tout le temps, de se caresser le visage, de s’embrasser ; et à T*** de dire je t’aime à Claudia.
Et oui, je me la joue poète. J’ai filmé une scène d’amour. Une scène romantique. Pas un truc où
la fille se prend la giclée dans la figure, en grimaçant parce qu’elle n’aime pas ça.
Rien de tel pour casser l’ambiance. J’en ai d’autres plus hard que ça à venir, rassurez-vous.
Mais là c’était la première relation sexuelle de l’héroïne. Et ce qui compte avant tout pour moi
ce sont mes personnages. Si on croit en leur vérité, on s’intéressera à l’histoire. Et j’aurai réussi
mon film. Mon objectif s’arrête là. Alors vous allez me dire, oui d’accord, mais bon elle se fait
enculer quand même. Et pourquoi ne pourrait-on pas se faire dépuceler des deux orifices en même temps ?
Enfin, je veux dire lors du même rapport. La sodomie est quelque chose de très intense.
C’est une question de don de soi. La sodomie se pratique dans le respect, c’est de la pure générosité.
Aujourd’hui j’ai eu la démonstration que l’on ne joue pas le plaisir pareillement selon qu’on le fasse
vraiment ou pas. En résumé, une fille ne joue pas de la même façon avec une bite dans le cul ou sans.
C’est une histoire de vérité, de tension érotique, d’oubli de soi. Le plan se charge de toute
l’intensité de l’acte. La pièce sent le foutre et la passion. Au sens propre. Une odeur forte,
qui m’a chaviré. En équipe minimale, et le fait que je tourne en plan séquence, la scène se vit plus
qu’elle ne se joue. C’est ce que je suis venu chercher ici. Claudia a été parfaite. J’ai été ému.
Pas d’érection mais en revanche ce matin lors de la scène de masturbation j’ai eu un début de gaule.
En fait je suis trop concentré sur le cadre. Je sue et je me nique le dos. Je tourne entièrement en
lumière naturelle. Ça marche très bien. L’image n’est ni glauque ni pauvre. Pourquoi est-ce qu’on
s’emmerde avec des projecteurs ? Claudia est belle quand elle regarde la lumière, je passe mon temps
à lui demander de lever la tête, de se tenir droite. Les filles ont tendance à baisser les yeux,
c’est dommage. Claudia est ravissante. Avec un corps à croquer, une très belle peau, des cheveux
magnifiques. Dommage qu’elle ait les yeux un peu petits. Mais elle a un très joli sourire.
Les filles ne comprennent pas ce qui se passe. Elles ne comprennent pas où elles sont. Elles ont eu
une rose. Je leur montre du respect. J’explique très précisément ce que j’attends d’elles. Je les aide.
Je leur donne un peignoir. Je délace leurs chaussures. Kathy Anderson, une blonde pas très expressive
mais gentille s’est étonnée de ne pas faire de choses plus hard, genre d’y aller avec les doigts.
Ça l’a plutôt ravi. La raison exacte c’est que son 69 avec Claudia m’a déçu.
Plus exactement il ne m’a pas inspiré. J’ai conclu rapidement. En revanche, juste avant, la scène
érotique était réussie. C’est de l’Andrew Blake en version cheap – j’adore Blake. Cela dit,
l’histoire que je raconte est réaliste, les filles sont naturelles, je cadre beaucoup à la main.
Claudia a ri dans une séquence où son personnage devait rire et ça m’a enchanté de la voir rire vraiment.
Cette fille ne comprend pas ce que je lui dis et elle arrive à me donner ce que je veux. Enfin,
parfois c’est l’incommunication totale. En partant, j’ai eu droit à un bisou, ce qui est rare selon S***.
Vu que je me suis interdit tout contact, je ne sais pas si je dois m’auto-flageller. Claudia m’a donné
beaucoup, peut-être que moi aussi je lui ai apporté quelque chose. Bon Dieu, elle a fait l’amour pour
de vrai devant ma caméra. C’était du vrai porno, mais avec des sentiments, enfin c’est ce que j’ai
ressenti. Les gens jugeront. Mais c’est sans doute pas du Pontalo ou du Salieri dont les mecs
me parlent sans arrêt. Le plus drôle c’est ce qui est arrivé tout à l’heure, après dîner,
quand on a zappé sur la télé aux 200 chaînes du propriétaire des lieux – on tourne dans la villa
d’un ancien militaire pété de thune, piscine intérieure chauffée, sauna, billard, mobilier tape à l’œil,
et des bibliothèques remplies d’ouvrages sur le nazisme, l’enculé. Bref, on tombe sur la chaîne Private,
et là, dans un film, on a vu un plan de R*** ! Alors qu’il était là en train de jouer au billard dans
la même pièce ! Voilà quelque chose de génial. Je suis allé chercher la caméra, mais c’était déjà fini.
Dommage, ç’aurait été marrant dans le making-off. Je tourne bien sûr les à côtés du film, pour faire un
autre film sur le film, et E*** filme aussi, je lui ai demandé de filmer les explications que je donne
aux comédiens avant les scènes hard. Hier, on est allé les chercher à l’aéroport, et j’ai filmé aussi.
On a pris au passage un troisième hardeur français, un métis indo-guadeloupéen, assez sympa, qui
rejoignait un autre tournage. Ils prennent mes filles quand je ne tourne pas avec. Ce matin, Kathy
est arrivée assez fatiguée. Les nanas tournent sans arrêt en fait. Le tournage en question est un
gonzo pour les Américains réalisé par un Français, un black, acteur lui aussi. On l’a croisé
l’autre jour dans la rue. Prague est un immense studio porno. Je m’entends bien avec T*** et R***,
des mecs intéressants. Les vannes de cul, on n’y coupe pas, mais ça ne me dérange pas,
et les histoires qu’ils racontent, c’est édifiant. Le porno reste un monde assez fascinant et
outrageant à la fois. Toujours est-il que j’ai aimé ma scène, ça m’a bien emporté, bouleversé parfois.
Même le gel dans le cul ça m’a ému. Hier c’était autre chose, mais réussi aussi je crois, on a tourné
dans le métro de Prague, avec Claudia et Kathy. Deux filles très classe dans un décor post-soviétique.
J’aime les contrastes. C’était une filature. Claudia est vive, elle pige tout, c’est très agréable.
Kathy c’est autre chose. Les deux sont ravies selon S*** qui discute quand même pas mal avec elles,
vu qu’en plus elle parle quatre ou cinq langues. Pas le Tchèque, mais elle s’en sort avec l’Allemand.
Les filles sont tellement ravies qu’elles ne veulent être payées qu’à la fin. Ce qui compte c’est
qu’elles soient contentes. Les filles, c’est la cheville ouvrière de ce bizness. Et la matière première
de cet Art. Demain Taï-Chi dans la forêt. Lesbos dans la piscine. Je ne sais pas qui fera la cuisine.
Lundi 1er mars, 23H54
Troisième jour de tournage et c’est plus tout à fait la même danse. Les journées ne se ressemblent pas.
Je ne sais pas si j’aurai mon minutage. Je finis pas mélanger le porno et le reste.
Il faut que je reste vigilant. Demain je mets Claudia dans la piscine pour une longue baignade.
Pas de fesse, que du soft. R*** me fait marrer. Il s’approche des nanas, il se chauffe, il s’excite,
il fait le con, de toute façon il sait qu’il finira par les niquer. C’est un vieux routier, bonne tête,
un côté Mickey Rourke bas de plafond. Une gueule. Il en connaît des vertes et des pas mûres.
Ils racontent des tas d’histoires sur leur bizness et E*** de conclure invariablement par :
« Comment veux-tu que les mecs qui bossent là-dedans ne finissent pas par être détraqués ? »
Aujourd’hui dans le porno, c’est de plus en plus violent. Les nanas se font tabasser.
Les mecs leur crachent dans l’anus, leur pissent dessus. Et le pire c’est que certaines filles aiment ça.
Personne n’en sort indemne. Au bout d’un moment, pour queuter, tu dois dépasser tes limites.
Moi je ne suis rien à côté d’eux. Je n’ai rien fait encore. J’essaye de ne pas oublier le charme
super soft que je suis censé tourner. Je suis avant tout ici pour ça. Mais le cul m’envahit,
m’obsède de plus en plus. J’ai été un peu déçu par ce que l’on a fait aujourd’hui.
Une scène lesbienne dans la piscine, ma foi réussie, mais on avait perdu une fille qui avait la jaunisse,
remplacée au pied levé par une certaine Dana, une pro hautaine. La scène se passait avec Kathy,
et Kathy devait initier sa partenaire aux plaisirs saphiques. Tout le contraire de ce que l’autre est
habituée à faire. Je n’ai eu droit à aucune émotion. Du cul mécanique. La scène à peine terminée,
Dana a filé à ses affaires et demandé la thune pour le taxi. Je ne lui ferai pas faire de branlette,
aucun intérêt. Liliane a eu sa scène avec E*** : cinq positions, deux missionnaires et trois anales.
Elle criait comme une folle pendant que je préparais les bolognaises. Il me restait la scène
avec les deux filles dans la piscine, mais j’attendais la nuit pour ça. Ça m’a un peu foutu
le bourdon que ce soit avec E*** que la petite commence, mais je ne vais pas me mettre à faire
du sentiment. Demain je me rattraperai. Je me ferai une séquence piscine avec Claudia,
et elle aura le droit de regarder la caméra, Claudia adore la caméra. Parce que l’émotion elle est là,
dans cet échange entre la fille et la caméra, et que décidément c’est l’émotion que je traque.
Cela dit la scène lesbienne de tout à l’heure plaira aux amateurs du genre. Je l’ai correctement filmée.
J’ai aussi au programme la grosse scène avec R***, Liliane, Dana et Kathy. Je ferai partir Dana rapidement.
Elles vont préparer la petite Liliane et après Kathy ira chercher R***, mais je ferai partir les deux filles.
Liliane, ce matin, j’ai fait des plans avec elle dans la neige. Au milieu des bois. C’était magnifique.
J’ai filmé aussi Claudia avec son jogging rouge qui pétait sur le blanc, ça risque d’être sympa.
Elle a couru, fait des exercices de karaté, des étirements, on verra ce que ça donne.
Il ne faut pas que je néglige les scènes de comédie sinon j’aurai jamais mon minutage.
Mais le cul les envahit subrepticement alors que j’ai un cahier des charges très précis :
aucune allusion sexuelle. De la danse, du sport, des massages, des déshabillages, des douches.
Tu parles. Je filme le visage de Claudia et ça le fera. Il faut que j’insiste sur elle.
Demain je veux réussir la scène avec Liliane. Filmer ça classe. Cette petite est une bombe.
Le sexe à fleur de peau. Je tourne extrêmement vite. J’enchaîne grave. C’est l’intérêt d’être tout seul.
Mais le problème c’est qu’il ne faut rien oublier. R*** m’a avoué que s’il faisait ce métier depuis
si longtemps, c’est qu’il aimait ça. Il aime les femmes. Il aime les sauter. Et il le fait sans doute bien.
J’apprécie sa lucidité. Mais aujourd’hui les mecs se chargent au viagra et défoncent les nanas,
ils les laissent en sang. Le tournage d’une scène peut durer huit heures. C’est de la boucherie.
Où est l’intérêt ? Et moi ? Où se trouve ma voie là-dedans ? Tout ce que je sais c’est que
si ce n’est pas ma voie, c’est en tout cas mon destin.
Mercredi 3 mars, 0H02
Quatrième jour de tournage. Est-ce que je vous ai dit qu’on tournait dans une maison où il y’a plein de
livres sur les nazis ? Il y a des croix gammées et une bouteille de vin Adolf Hitler dans une armoire
vitrée. Ça pose le cadre. Le proprio est un maniaque de la guerre. Révisionniste de surcroît.
Je cherche un moyen de lui pourrir la vie. Chier dans sa piscine, peut-être, lui qui nous a demandé
d’éviter les scènes dans la piscine à cause du sperme qui risque de boucher le système de filtration.
R***, qui était trop bas, a niqué Liliane les pieds posés sur une pile de bouquins sur le troisième Reich.
Liliane était couchée sur le billard. La scène s’est barrée en couilles. R*** l’a fait jouir au final
en lui fourrant des doigts. On en a reparlé après, c’était assez chaud, je dois dire.
Liliane fut parfaite ; la scène tient sur elle. Je me suis débarrassé des deux autres filles pendant
qu’il la prenait en missionnaire à même le sol, ses cheveux étalés sur le tapis.
Après j’ai joué une image trash. Je pense que ça sera surprenant. L’ouverture était plutôt clean,
dans un salon très Marc Dorcel, il y avait encore de la lumière du jour. Et puis ça a chuté.
Alors j’ai pris ma petite Panasonic, j’ai boosté mes réglages et j’ai une image bien décadente
avec la petite Liliane sous la lumière du billard. Elle déménage, son regard transperce la caméra.
Rien de plus excitant qu’un gros plan sur le visage d’une fille qui s’offre ainsi et le dit par son
regard à la caméra, à moi et à vous tous qui regarderez ça – si un jour ce film est commercialisé
d’une manière ou d’une autre. Liliane me fait penser à une actrice italienne, elle en a le physique,
les yeux, le chien, une sort de Silvana Mangano petit format. Je cite sans arrêt des références de
cinéma que personne ne pige. Par exemple à Liliane j’ai parlé de « Fight Girl » avec Michelle Rodriguez,
parce qu’elle fait du kickboxing. Elle ne connaît pas le film. Je passe encore pour l’intello de service.
Ça ne m’empêche de mener mes scènes de cul comme un chef, et dans les temps encore. Je dois être un
paradoxe vivant. Aujourd’hui encore, je n’ai pas voulu d’éjaculation, ce qui sidère tout le monde.
Seul l’orgasme de Liliane, ou plutôt de son personnage, comptait pour moi. Des scènes porno sans éjac,
on n’a jamais vu ça. T***, ça lui était arrivé qu’une fois, et encore, c’était dans un film traditionnel,
« le Pornographe » de Bertrand Bonnelo. R*** jamais. Mais R*** comprend ce que je veux faire.
Il est d’accord avec mon approche des choses et mon attachement au plaisir féminin. Il est d’accord
sur le désir que procure l’image d’une fille regardant la caméra et lui disant je t’aime.
Il est d’accord mais entre ça et la façon dont il joue ses scènes, il y a un monde. C’est ça,
c’est ce regard de désir que j’ai obtenu avec Claudia ce matin dans la piscine. Ce qui m’intéresse,
c’est la relation que j’instaure avec ma caméra. La relation entre la caméra et les filles,
ou plus exactement les personnages. La vérité, c’est que le personnage s’incarne dès lors que ce
rapport existe. Parce que Claudia en l’occurrence si elle m’inspire autant, c’est qu’elle accepte
de jouer le jeu, elle fait l’effort de comprendre et de s’investir, elle accepte de se laisser
guider et d’interpréter ce que je lui demande. Elle accepte d’être mon personnage. Au contraire
des autres. Liliane mise à part, qui était le personnage lui-même, Liliane que j’ai incrustée en tant
que telle dans mes deux films. Claudia m’a donné beaucoup ce matin, bien plus qu’une scène anale,
alors qu’elle n’a fait que nager. Mais en a-t-elle conscience ? Je ne sais pas. Je suis incapable de
tirer des conclusions de la façon dont elle me regarde quand je lui parle de la scène ou quand
elle me fait la bise en me prenant la main. Ce soir j’ai le bourdon, le gros bourdon. Je vais avoir
du mal à dormir. Les scènes tournent et tournent dans ma tête. Le soir je m’endors avec une,
je me réveille avec la même. C’est parce que je suis loin de chez moi, sûrement. Je suis ailleurs.
Je suis à des années-lumière de ce que je nommerais la normalité. De ma vie ordinaire. De mes enfants.
Heureusement, demain je termine le premier film. Après on change de casting, une autre histoire
commence, avec d’autres filles. Avec Claudia j’ai eu ma première érection, Claudia avec moi dans
la piscine, simplement nageant vers mon objectif. L’image débordait de désir. C’est ce rapport
intime là que je recherche. Pas besoin de beaucoup de moyens pour l’atteindre. Une caméra,
une fille de l’Est, une piscine intérieure et un maillot de bain acheté dans un Go Sport local
en prévision de l’événement. T*** dort beaucoup, et sinon il fait de la Playstation. C’est un jeune
chien. En tout cas les mecs peuvent se rassurer, ils vont bientôt éjaculer. R*** demain dans la forêt,
sucé et branlé par Kathy, avec Liliane qui mate. Rien n’est sûr quant à la branlette que je souhaiterais
obtenir d’icelle. Tout a un prix, ici. Ils ne pigent pas que certains rôles exigent un développement
plus important. D’autres, j’en ai rien à branler. Dana fait sacrément chier, et elle peut rentrer
chez elle si elle veut, c’est ce que je lui ai dit aujourd’hui, très courtoisement bien sûr.
Je lui ai expliqué que je ne voulais travailler qu’avec des filles contentes. Sinon c’est pas la peine.
C’est indispensable pour ce que j’entends obtenir d’elles. Ce qui est dingue c’est qu’après la journée,
après bouffer, on allume la chaîne Private sur le satellite et on regarde du cul. Effectivement
la comparaison est vite faite, rien à voir avec la façon dont je filme. On n’écarte pas à tout va,
je n’ai pas dû filmer une seule couille. Seuls les visages m’intéressent. R*** doute que j’arrive
à vendre le film. Tant pis. Je serai un incompris. Enfin, mon ami H*** me fera bien une faveur
avec une diffusion pay per view sur Kiosque, et puis après je disparaîtrai, c’est promis.
Vous n’entendrez plus jamais parler de moi. Jack Tyler, l’homme d’un seul film porno. Plus personne
ne connaît Andrew Blake aujourd’hui, c’est navrant. H*** c’est l’homme du cul à Canal +.
C’est lui qui m’a commandé des programmes érotiques pour Kiosque. C’est avec lui que j’essaye
de développer du porno différent depuis maintenant trois ans. Je m’étais fait jeter de quelques boîtes
de production sur Paris malgré son soutien. Maintenant il n’a plus le droit de pré-acheter de porno,
ce qui explique pour une part la paupérisation rampante qui touche la production française et
du coup sa médiocrité, alors il m’a passé commande pour de l’érotique. Et de l’érotique très très soft.
Mais le cul envahit tout, parce qu’au final, c’est ça qui accapare mon esprit et ma mise en scène.
Je ne m’explique pas comment j’arrive à tourner si vite. Est-ce que je me plante ? Je ne sais pas.
Je suis content de mes images. Le montage sera long, mais pas si compliqué que ça.
Je m’en sors au niveau du plan de travail, mais pour le minutage, je ne sais pas. Il y aura beaucoup
de musique. Si je pouvais mettre du Godspeed You black Emperor ce serait top. Tout est mélancolique
dans ce que je fais. Sexe et mélancolie. Voilà ce que j’appelle un contraste émotionnel de haut niveau.
J’avais tellement le bourdon ce soir qu’il m’a fallu absolument appeler ma femme. Je n’ai pas voulu
l’inquiéter. On n’en est qu’au quatrième jour, bon sang. Demain j’arrive au milieu du guet.
Cet après-midi, E*** tournait une séquence gonzo avec T*** et Claudia. Je suis resté au début
pour filmer. L’argument c’était un cambrioleur qui entre chez une fille et abuse d’elle.
Ce qui m’a perturbé, c’est qu’E*** n’a pas demandé à Claudia de jouer la peur, ce qui aurait été normal
étant donné la situation, non, elle était d’emblée soumise, et par contre, après,
il a voulu que T*** lui empoigne les cheveux pendant la pipe, comme s’il la forçait, ce qui était
parfaitement gratuit car non préparé psychologiquement. Comment dans ce cas peut-on faire croire
à une situation et exister des personnages ? Mon éthique en a pris un coup. Bref, j’ai quitté la pièce.
Un peu plus tard on entendait crier Claudia. Elle aime bien T***, elle me l’a dit. Qu’est-ce que je fais,
à croire que ces filles sont normales ? Demain le grand boss débarque, à cause de malentendus quant aux
prestations des filles. Soit-disant je les fais trop bosser, sous prétexte que je multiplie les scènes
de masturbation. Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise, une fille qui se caresse, il n’y a rien de
plus émouvant. Le plus drôle c’est que quand je ne fais pas du porno assez hard, elles ne comprennent
pas. Je suis un extra-terrestre, je vous dis. Mais je connais mon boulot et je sais ce que je veux.
Alors ça roule, personne ne peut se plaindre, c’est pas comme si on terminait la journée à minuit à
cause d’un imbécile autocrate qui ne saurait pas où poser sa caméra. On a le temps de se détendre,
de manger, de discuter, de jouer au billard, ce qui fait que l’ambiance est excellente. C’est primordial,
l’ambiance sur un tournage. Je ne sais pas si mes camarades du porno comprennent que moi, ce qui
m’intéresse, c’est le personnage, parce que sans personnage, il n’y a pas d’émotion.
Avec certaines filles, comme Claudia, j’arrive à créer quelque chose. Avec d’autres, il ne se passe rien.
Je n’ai même pas envie d’insister. Je ne suis pas inspiré, c’est tout. Demain, discussion avec le boss.
Demain, pipe dans les bois avec R***. Première éjaculation, mais en pleine nature, ça sera beau dans
la neige. Ejaculer sur le ventre ou le visage d’une fille, ce n’est pas mon truc. L’humiliation,
la soumission, exigent un minimum de mise en scène. Le second film traite de ça. Celui-ci parle d’amour.
L’autre de magie. T*** jouera un esclave sexuel. Lui aussi éjaculera, après avoir été objet sexuel de
trois filles successivement. C’est pas du porno, ça ? Sylvia Lancôme (sic) le finira à la main.
Comme vous voyez, je ne suis pas là pour surenchérir dans la domination masculine, elle tient déjà
le haut du pavé, elle fait partie de l’idéologie majoritaire. Nous vivons une époque curieuse
où se développe le porno le plus crade, avec sa phallocratie ignoble, et où l’image masculine véhiculée
par les médias, la mode et la publicité est celle d’un pédé imberbe et musclé habillé en Jean-Paul Gaultier.
Comprenne qui pourra. Il n’y a plus d’homme aujourd’hui, d’homme véritable. La société nous broie.
Le système marchand nous condamne à la consommation de choses inutiles, nous vend du fantasme
à trois balles, nous opprime en nous bombardant d’interdits et d’obligations consuméristes.
Je hais mon époque. Une époque où à travers le porno, l’homme affirme sa virilité en maltraitant
les femmes. Et même si elles y consentent, elles ne font que se soumettre à une vision masculine
des rapports homme-femme. La fin des temps est proche. On appellera ça la grande castration, peut-être.
Ce genre de prédiction devrait enchanter Chloé Delaume. En attendant, je tourne.
Et Dieu reconnaîtra les siens. Ce qui me fait penser à cette phrase d’E*** ce soir, qui disait attendre
le jugement dernier et n’était pas certain du verdict. Et moi, serai-je jugé un jour ?
Ma foi, même si j’ai le bourdon, même si la confusion est totale dans mon esprit,
j’ai la conscience tranquille. Le porno n’aura pas ma peau. Je vais peut-être aller dormir,
parce que demain c’est le dernier jour avec Claudia, et il faut que je sois en forme.
Elle arrive à treize heures. Qu’est-ce qu’on va manger demain soir ?
Ce soir c’était du poulet et je me suis régalé.
Mercredi 3 mars, 22H10
Cinquième jour de tournage. Ce soir je suis crevé. Totalement vidé. J’ai dormi quatre heures
la nuit dernière. Pas eu de problème pour me lever, un petit plongeon dans la piscine et
j’étais frais et dispo pour accueillir Dana, la pornostar qui se la pète.
Elle jouait une scène avec T*** pour E*** sur le billard. Le billard se trouve dans le salon,
à un endroit stratégique, ce qui fait qu’on s’est tous retrouvé à prendre le petit-déjeuner,
à maquiller les filles et à attendre que ça se passe avec les cris de la star pistonnée
par T*** pendant deux heures. C’est pas ce qu’on peut attendre de mieux pour un début de journée.
Ensuite on est parti dans les bois avec R***, Kathy et Liliane. La neige à fondu, il fait gris,
très froid. J’ai toujours aimé tourner dans des conditions extrêmes. Fidèle à mes parti-pris,
j’ai filmé une pipe en plan séquence avec en plus Liliane qui matait. Vous l’aurez, votre éjaculation.
Dans les bois, c’était beau. Sauf que Kathy l’a joué trop porno, contrairement à mes indications.
Je ne voulais pas qu’elle regarde R***, ni qu’elle sourit, je voulais qu’elle le fasse jouir pour
se débarrasser de lui. C’est mon exigence sur les personnages. Mais il est difficile de lutter contre
les automatismes, surtout quand on n’est pas très futée et il y a en plus la barrière de la langue.
Kathy, même si elle est gentille, n’est pas très vive. Ce n’est pas Claudia. Tiens, avec Claudia,
il ne s’est rien passé de spécial aujourd’hui. La magie est retombée. Les sentiments passaient
à travers la caméra, point barre. Je suis l’homme à la caméra. Claudia est une fille gentille,
docile et timide. Intelligente aussi. Comment peut-elle faire du porno ? Ces filles ont des
vies difficiles. Impossible d’avoir une relation stable avec un boyfriend. Draguées pour leur blé.
Maltraitées. Méprisées. Mais bon, elles tirent leur épingle du jeu. Ce que je garderai
comme souvenir de la pipe dans les bois, c’est que j’ai donné mes Kleenex à Kathy et essuyé
le sperme sur son manteau de cuir, geste totalement inédit pour ces filles, qui a également subjugué
S*** quand Kathy le lui a raconté. Un vrai gentleman, ce Jack. Ensuite la journée s’est écoulée
tranquillement, mise à part la visite à l’improviste du grand boss venu réclamer sa thune.
Je ne suis vraiment pas doué pour ce genre de choses, et on a mis des heures à s’entendre,
ce qui la foutait mal, surtout devant les filles. Mais bon, c’est comme ça que ça se passe.
On vient exploiter les filles de l’Est, il faut en payer le prix. Les filles gagnent en une semaine
le salaire annuel d’un ouvrier. L’argent est sans doute la seule chose qui les motive,
je ne vois pas ce qui pourrait y avoir d’autre. Le sexe, on peut le faire en privé. Et pour l’argent,
elles peuvent gagner plus et mieux en faisant call-girls, comme beaucoup de leurs congénères.
Alors ? Qu’est-ce qui les attire dans le porno ? La caméra. Comme Claudia. Comme Liliane.
Et c’est là que je trouve mon compte. Sinon les filles échouent là-dedans par bêtise, par flemme. Tout bien réfléchi ce n’est pas pire que ces mannequins de vingt ans qui se livrent à des partouzes avec des connards du show-biz. La société dominée par les hommes exploite les femmes, quel que soit leur statut. Tous les mecs kiffent sur les actrices porno, mais personne ne mettrait le nez là-dedans. Moi je suis dans l’œil du cyclone et je me sens comme un ange. Pur et vierge. R*** semble avoir compris ce que je veux faire. Il pense que je suis du côté des filles. Que je fais du porno pour les femmes. Il n’a peut-être pas tort. C’est pour ça sans doute que
je ne lui ai pas demandé d’éjaculer sur Liliane lors de sa scène – ce fut peut-être une erreur,
je verrai au montage. Je m’arrête au plaisir de la fille. L’orgasme de l’homme ne m’intéresse pas.
Pourtant cela aurait bien clos la séquence, de lui tartiner le ventre et les seins. J’ai préféré
finir sur son visage épanoui. Cette image s’est imposée comme celle de la fin. Dommage pour R***,
dommage pour le public, mais je ne m’adresse pas aux amateurs de gonzo crade, de doubles anales et
de baffes dans la gueule. C’est la grosse tendance aujourd’hui, venue des Etats-Unis.
La prochaine fois (s’il y en a une) je tâcherai de tourner en France, comme ça je pourrai
plus facilement me faire comprendre des comédiennes, et obtenir ce que je n’aurais pas réussi ici.
Je rêve de tourner une scène où une fille pleurerait en jouissant, et rirait dans le même temps.
Si je refaisais un film, les hardeurs n’auraient pas le droit de se chauffer sur les filles
avant une scène, pas le droit des les tripoter. Interdiction aussi de dire aux filles étrangères
des trucs cochons qu’elles ne comprennent pas. Je pourrais toujours faire venir deux-trois Tchèques,
à moins qu’elles ne deviennent aussi désagréables que les Hongroises. Le vivier finira par s’épuiser,
déjà on pense à tourner en Russie, en Ukraine, en Roumanie, là où ce commerce balbutiant n’est pas
encore devenu une industrie pourrie par des pratiques mafieuses. C’est tout ce qu’il y a autour
du porno qui pue. A cause du marché Allemand friand de trucs dégueulasses, on trouve pour les tournages
des femmes enceintes ou des amatrices de caca dans la bouche. Je suis un saint à côté de ça.
Je sais très bien où je vais. J’ai terminé le tournage du premier sujet et je suis content.
Demain commence une nouvelle aventure, avec d’autres filles – sauf Liliane que j’ai tenu à avoir
sur les deux. Je ne sais pas ce qui m’attend, d’autant que je suis moins satisfait du casting.
Peut-être aurai-je une bonne surprise ? On s’est fait la bise avec les filles, je les ai payées.
Demain un gros boulot de déco nous attend. Transformer une piaule de mauvais goût avec un waterbed
en chambre de cérémonial. Mais bon, on s’en sort toujours. J’ai hâte d’en finir. J’ai hâte de
retrouver ma femme. Je ne dors pas, ça ne fait que parler du milieu du porno, j’en peux plus.
Et en même temps, je poursuivrais bien là-dedans, parce que ça me plait de filmer ça.
Je me sens tellement bien avec ma caméra et les filles devant. Maintenant s’il y a une prochaine fois,
je ne veux m’occuper que de mise en scène. La production, je la laisserai à quelqu’un d’autre.
En attendant, faut que je tienne jusqu’au bout. Et d’abord, dormir. Ce soir R*** avait fait
une soupe pour la première fois de sa vie. Et elle était bonne. Maintenant on est tous les deux
dans le salon au billard à regarder les résultats de la coupe de l’UEFA sur Eurosport.
Sochaux est éliminé.
Vendredi 5 mars 2004, 0H52
Sixième jour de tournage. Bon, il est tard, je sais. Mais j’ai une excuse, on a fini tard. Et oui, fini les journées à la coule. On a terminé à 21 heures, et il a fallu ranger le décor, remettre en état, parce que S*** dort dans cette piaule. La fameuse salle de cérémonial. Tu parles. Scène relativement décevante. Malheureusement ça risque de ressembler à une scène de porno classique. Ses spécificités seront dans ce qui sera montré : une seule position, parce que le personnage masculin était un esclave sexuel : T*** allongé sur le sol, qui a reçu trois nanas successivement. Elles se sont empalées sur lui. Il y a eu une sodomie et Liliane s’est elle même mise la bite dans le cul après se l’être sortie du vagin. Très peu de plans sur T***, je l’ai fait disparaître de la scène. Les trois autres filles pendant ce temps-là se papouillaient ou se branlaient toutes seules. Mes intentions sont bonnes, mais faute de moyens, passeront-elles ? Seront-elles comprises ? Je ne sais pas. Une scène aussi ambitieuse, il aurait fallu un vrai décor, filmer en plan large et au télé. J’aurais dû commencer comme ça et puis décrocher la caméra et aller voler des plans. J’ai commis l’erreur de tout faire à l’épaule en plan séquence. Résultat je me suis niqué le dos – mais j’ai eu droit à un massage de la part de Liliane. Cette petite est pleine de ressources. Je lui ai rappelé plus tard qu’il lui restait une scène lesbienne samedi, elle m’a dit que ce n’était pas ce qu’elle préférait, ajoutant un peu gênée et en se marrant : « I love dick ! ». Au moins elle ne triche pas. Mais la sodomie avec elle ne fut pas géniale. T*** a eu des problèmes avec les capotes, il en explose une sur deux. Mais bon, T*** est un cas, quand il ne joue pas, il passe son temps à dormir ou à faire de la playstation. En plus il critique les filles, à l’entendre il ne faudrait lui faire tourner de scène qu’avec une partenaire correspondant à ses critères esthétiques. Ce qui n’est pas le cas de R***, qui dispose de techniques personnelles pour se motiver, et s’est envoyé tout ce qui peut exister dans le porno au cours de sa carrière. R*** est ce que l’on appelle un vrai professionnel. Elen, T*** la juge moche. C’est faux et je ne trouve pas ça correct. La société via la publicité nous impose des canons esthétiques. Des filles très jeunes, filiformes, à moitié dénudées, dont on se sert pour vendre n’importe quoi. Le Mal est là, pas ailleurs. Les gens ont le droit de ne pas être parfaits, de sortir de ces critères. Mais bon, pour éviter une panne à T***, j’ai organisé les choses différemment : à la place d’Elen, T*** tournera une scène avec Vivien qui est plus à son goût. T*** est un enfant gâté, mais il est gentil avec sa partenaire quand elle lui plait. Pour en revenir à la scène de cet après-midi, il y avait quatre filles sur la piste. Avant ça, j’en avais tourné une avec R*** et la fameuse Vivien dans le même décor et avec Elen, Sylvia et T*** qui mataient. Je ne pousse pas tellement les scènes lesbiennes, je ne sais pas pourquoi. Finalement ce que je préfère c’est les love scènes, comme celle avec T*** et Claudia qui jusqu’à ce jour sera la plus réussie. D’ailleurs c’est aussi ce que lui préfère. Il a trouvé que j’appliquais la même méthode de tournage que Pierre Woodman, ce qui n’est pas forcément une référence. Mais là je dois m’arrêter parce que
Vendredi 5 mars, 23H34
Septième jour de tournage. Que je vous explique tout de suite. Ce qui s’est passé hier soir, la raison pour laquelle j’ai interrompu la rédaction de ce journal, c’est qu’ils sont tous venus me parler les uns après les autres : S***, E***, T***. En fait, ça semble les obséder de savoir qui je suis et ce que je fous ici. S*** par exemple a tenté de me tirer les vers du nez par rapport à Claudia. Elle voulait savoir si j’avais flashé sur elle. Je ne sais pas trop où elle voulait en venir. J’ai reconnu que oui, mais toujours dans ce rapport à la caméra. Si je l’avais rencontré dans d’autres circonstances il n’est pas certain que j’aurais ressenti quoi que se soit. De toute façon vous ne pouvez pas filmer correctement quelqu’un qui ne vous inspire pas, quelqu’un qui n’incarne pas précisément le personnage. Et aujourd’hui la petite Claudia est oubliée. S*** m’a quand même mis en garde, et R*** aussi : ils me trouvent trop gentil avec les filles. Ils disent qu’il faut que j’apprenne à me méfier, que si je persiste à me comporter ainsi, je finirais par me faire baiser. De quelle manière, ça je l’ignore. Toujours est–il que je suis le seul à garder mes distances. Ils se font tous papouiller à se trimballer la bite à l’air. Tout à l’heure on tournait deux scènes hard en parallèle, moi dans le salon avec R*** et Elen, E*** dans la piscine avec T*** et Vivien. Une fenêtre sépare les deux pièces et de temps en temps on s’amusait à mater la scène filmée par E***, R*** avec son braquemard et moi avec ma caméra. Cependant rien n’aurait pu m’empêcher par exemple de monter son sac à Vivien qui dort ici cette nuit, dans la chambre d’enfant laissée par T***, de lui montrer la salle de bain et de lui prêter ma serviette de bain. Mais bon, je trouve ça normal, et Vivien n’est pas mon genre de filles. Alors quoi ? Ces nanas me donnent beaucoup, je ne vais pas changer d’attitude. Je ne suis pas un macho, je suis un mec sensible, qui aime les femmes. Et ce n’est pas pour ça que je vais me mettre à me faire des plans dans ma tête ou que je vais entreprendre de niquer toutes les pornostars de Prague. En revanche je tiens à soigner mon image de marque. Le porno est un petit milieu, dans lequel tout se sait, et vite. Je serais content que l’on parle de moi comme d’un type bien. Et comme d’un bon réalisateur. Aujourd’hui encore, R*** m’a demandé ce que je pensais de tout ça, et ce que je pensais d’eux. Ils ont l’air convaincus d’être des barjots, d’évoluer dans un univers de dingues. Ce qui n’est pas entièrement faux. En même temps, total respect. Je n’ai pas de problème par rapport à ça. Je ne sais pas avec exactitude ce que je suis venu faire là, ni chercher, mais pour ma part je me sens tout à fait à mon aise. J’ai une sainte horreur du confort bourgeois que l’on nous vend à grands renforts de campagne publicitaire. Je n’aime ni mon époque ni le monde dans lequel on vit. J’aime les choses bizarres, étranges, dérangeantes. J’aime l’inconfort, le chaos, ça m’excite, ça me motive. J’aime le danger et je n’ai peur de rien. Enfin, ce n’est pas tout à fait juste. J’ai peur pour mes enfants, mais c’est autre chose. J’ai peur qu’ils grandissent dans un monde dirigé par Sarkozy. Bref, pour en revenir à hier soir, on a discuté jusqu’à trois heures du matin, aidés en cela par une substance stupéfiante appelée cocaïne, qu’en ce qui me concerne j’ai fumé, eux l’ayant absorbé par d’autres voies. C’était pas mauvais, crevé comme je l’étais en tout cas ça m’a reboosté grave. Mais bon, personnellement je préfère une bonne skunk. J’ai longuement parlé avec T***, de cul bien sûr, lui qui a une vie sexuelle plutôt ambiguë. De sa vie privée aussi, de choses intimes, de ses pratiques, du plaisir, de moi également, mais je suis sur ce plan-là quelqu’un de profondément normal, du moins je le crois. On a eu quelque discussion sur le blé sans gravité, seulement j’ai pigé que je ne referai jamais le boulot de production, je prendrai quelqu’un pour le faire. En tout cas je pense que tous ont apprécié ce tournage. Ce que je sais maintenant et j’en ai la conviction, c’est qu’une fille ne joue pas le plaisir pareil avec ou sans une bite dans le cul. Mais bien sûr, tout dépend de la fille en question. Aujourd’hui, j’ai redressé la barre. Rattrapé les erreurs d’hier. J’ai beaucoup découpé, filmé très proprement, dirigé avec précision. La scène avec R*** et Elen est sans doute la plus réussie en terme de mise en scène. Elen est une jolie fille, avec quelques kilos en trop, des seins pas très beaux mais un sourire merveilleux. Je pense qu’on va bien s’entendre. T*** est parti ce soir en bus à dix-huit heures pour Bruxelles. Quatorze heures de route. Il sera au salon pour le petit-déjeuner. Il a râlé que je ne puisse pas lui faire une avance en liquide plus conséquente, mais bon, je n’y peux rien. Il n’y a pas de blé. Alors que « le journal du hard » est le programme le plus regardé de Canal+, que les magazines à la mode font tous les deux mois un dossier sur le porno, que le cul est le marché le plus vaste de la planète et que tous les gens d’argent et de pouvoir se livrent à des orgies auxquelles participent des hardeurs. Je pourrais citer des noms, parce que j’en ai entendu de bonnes, mais je ne le ferai pas. Sachez qu’à la limite R*** connaît bien plus de gens dans le cinoche que moi. Je lui ai dit qu’il devrait m’en présenter, peut-être que ma carrière avancerait mieux. Mais bon. Ma carrière elle est peut-être là. Je refais ça demain si on me le propose. S***, je lui fais penser à John B. Root. En fait je crois qu’elle essaye de m’identifier. Je suis un mystère à ses yeux. Ce qui veut dire que je ne suis pas franchement différent d’eux. Ce qui doit les scotcher c’est que j’ai une vie de famille. A ce sujet, je suis très reconnaissant à ma douce de me témoigner autant de soutien depuis que je me suis lancé dans cette aventure. L’autre soir au téléphone quand j’étais un peu déprimé elle m’a remonté les bretelles pour que je me ressaisisse et ramène quelque chose de bien. Elle a confiance en moi, elle m’encourage, et ça m’a beaucoup touché. Ça va me sembler franchement bizarre quand je vais rentrer chez moi. Comme dit E***, il faut un sas de décompression. Je leur disais tout à l’heure que je m’imagine très bien avoir des flashes subits au cours des prochaines journées, une fois rentré chez moi, comme des remontées d’acide. Ce que l’on vit ici recèle une certaine forme de violence assez terrible, et tragique aussi. Il y a une tragédie dans la pornographie. C’est lié à l’argent qui décidément pourrit tout et au côté transgressif. C’est cette violence dans les rapports et la représentation de ces rapports, et cette relation avide au sexe qui bousille tout. R*** a réussi à me faire rougir ce matin en me chambrant par rapport à T***. Mais s’il y a une chose dont je suis sûr, c’est qu’il n’y a pas d’ambiguïté sexuelle en moi. Maintenant ce n’est pas cette certitude que j’étais venu chercher. La bonne nouvelle, c’est que j’ai regroupé les trois dernières journées sur deux jours, à cause d’un problème avec une comédienne. Du coup on terminera avant la date prévue, ce qui ne veut pas dire qu’on rentrera plus vite sur Paris, à cause de la connerie d’Air France, mais je ferai peut-être quelques économies. Le plan de travail tient, si je continue à être concentré et à bien bosser comme aujourd’hui, tout ira bien. La nuit dernière j’ai cru cerner le scénario d’un film porno idéal : la première nuit d’amour entre un homme et une femme qui tombent amoureux. Un film étonnant a été réalisé par un cinéaste sud-coréen, ça s’appelait « Fantasmes », et racontait l’histoire d’une passion entre un prof et une étudiante, c’était formidable. Mais faire un film porno avec seulement un couple, c’est impensable. Ou bien une autre solution serait de ne tourner qu’avec de vrais couples, ça garantirait l’émotion. Ou autre idée : convaincre de véritables comédiens de jouer dans un film X. Le rêve serait d’en faire un avec Kate Moss, Milla Jovovich et Brad Pitt. Quel casting ! Parce que des scénarios j’en ai en pagaille. Je ne manque pas d’idées. Encore faut-il avoir les moyens de les mettre en œuvre. Déjà, réussir celui-là ce serait bien. Demain, pas de mec puisque R*** repart à l’aube. En revanche quatre nanas vu que j’ai resserré le plan de travail. Les quatre hardeuses de ce film : Elen, Sylvia, Vivien et la petite Liliane. Scène de biche avec Elen et Liliane. Peut-être dans la salle de bain. Je suis très ému par les reflets dans les miroirs. J’aime filmer dans les glaces, je ne sais pas pourquoi. Peut-être parce qu’on peut cadrer à la fois le cul et le visage. Ce soir, E*** a fait des boulettes de viande avec du riz. J’ai descendu un litre de bière. Ils ont de la bonne bière ici, croyez-moi. Ils ont de la bonne bière, de jolies filles et de bons footballeurs. Putain, il est 1H00 du matin et je n’ai pas sommeil, alors que j’ai dormi cinq heures la nuit dernière avec un mal fou à m’endormir à cause de la coke, donc je sais que je devrais être crevé. J’ai le cerveau en ébullition. Quand je vous disais que chez moi tout se passe dans la tête.
Lundi 8 mars, O1H44
Neuvième et dernier jour de tournage. Merde, ça faisait une demi-heure que j’écrivais et tout s’est barré, je ne sais pas pourquoi. Je tape trop vite, c’est pour ça ; j’ai dû appuyer par mégarde sur la touche qu’il fallait pas. Mais c’est pas grave, je recommence. Ce putain d’ordinateur peut aller se faire foutre. Je commençais en vous disant que j’étais désolé de ne pas avoir écrit hier, c’est bien pour ça que je m’efforce de le faire maintenant.
Demain nous quittons la maison. La maison du nazi. Parce qu’il n’y a plus de doute sur le bonhomme et en d’autres circonstances je lui aurais défoncé le crâne à coups de marteau. On a découvert dans sa penderie un uniforme paramilitaire avec un insigne SS sur le bras. Un truc de supporter nationaliste. L’enculé m’a quand même remboursé une journée de location, il aimerait que je revienne tourner chez lui. Il arrête pas de me complimenter sur mon boulot. Je ne sais pas ce qu’il y connaît en cinoche, mais ce qui m’a franchement écoeuré, c’est qu’il était copain comme cochon avec Elen, mon actrice principale. Apparemment il y a eu une histoire entre eux dans le temps, même si elle ne me l’a pas avoué. J’imagine qu’elle faisait des passes. Ce con la branchait. Si j’ai la cote avec lui, c’est que je me suis montré très courtois avec ce fils de pute. Comme je le suis avec tout le monde. Ce qui m’a valu l’étonnement des Français de l’équipe, pas habitués à ce genre d’attitude. Mais bon, ils ne me connaissaient pas. Ils s’imaginaient sans doute que j’étais un de ces petits bourgeois du cinoche qui s’excitent sur le porno. J’ai l’impression que les gens du porno sont des blasés du cul. Ils n’ont aucune adoration pour les filles. Ils ignorent la part mystique que recèle le don de soi, toute la poésie, la magie. A force de bosser avec des connards incompétents et pleins de mépris. Ils m’ont quand même pris pour un bleu à aller inhaler leur coke en loucedé l’autre nuit. Alors bon, Jack est un gentil garçon. Jack est sympa avec les filles, toujours une petite attention, un mot gentil, un compliment. C’est normal, ces filles-là, je les vénère. Ce qui apparemment est une faiblesse de ma part. Cela dit, pas toutes. Mais certaines m’auront donné beaucoup, je trouve ça normal de me montrer attentionné. J’obtiens mieux ce que je désire en me comportant comme ça. Et puis c’est dans ma nature. Je suis un mec gentil. Ce qu’elles me donnent c’est de l’émotion pure, c’est ça que j’ai compris. Et c’était ce que j’étais venu chercher. SEXE ET MELANCOLIE. Cocktail idéal. Résultat, j’ai la cote. La rumeur continue de remonter jusqu’au grand boss, le Rital, le Mac. Tant mieux. Les filles lui ont dit que ça avait été le meilleur tournage de leur carrière. Sans déconner. Jack qui relève le défi. Jack qui place la barre haut. Jack le grand cœur. Jack qui explique si bien, qui est si patient. Jack et ses scènes de cul réalistes jamais crade. Jack qui expérimente. Jack qui chiade sa lumière et modifie les réglages de la PD-170. Je veux que les deux sujets se distinguent par leur traitement, leur esthétique, leurs parti-pris de mise en scène. Le premier était plutôt caméra portée, courte focale, naturalisme et jeunes filles à la découverte de leur sexualité ; le second c’est longue focale, effets stroboscopiques, fantasmes et fantastique. Je crois que tout le monde aura compris maintenant que j’aime ça, faire du porno. Il n’y a pas de doute là-dessus. Pour quelle raison ? Et bien pour l’émotion. Je vais tâcher de préciser la chose. L’émotion dans les scènes que j’ai réalisées fut bien plus forte, elle arrivait en cascade. Sur un film traditionnel, l’émotion il faut l’arracher à toute la lourdeur d’un plateau. Lourdeur de la lumière, lourdeur de l’équipe, lourdeur des contraintes économiques, des rapports avec des comédiens imbus de leur personne. Ici les filles me donnent tout. C’est moi qui leur suis reconnaissant. Alors c’est normal que je les traite comme des princesses, merde. J’aurais été le seul à ne pas les toucher. T*** et R*** ils passaient leur temps à les tripoter. Même E*** avec ses photos et son gonzo il avait plus de contact physique. Moi je suis le gentleman. L’homme de principes. Ah, je reviens sur ce que j’ai dit à propos des scènes lesbiennes. Elen et Liliane m’en ont faite une hier du feu de Dieu. J’ai eu ma seconde érection. C’est à croire que je suis incapable de bander quand il y’a une bite dans le champ. Incapable d’avoir la gaule avec un mec dans la séquence. Je leur ai demandé une scène à la David Hamilton, en version hard, genre première expérience sexuelle de deux jeunes filles. Et putain, c’est exactement ça que j’ai eu. Génial. Ultra bandant. Ultra érotique. Elen a tout compris. C’est une fille intelligente. Patiente, à l’écoute, gentille. Ça me consterne qu’elle ait pu avoir une histoire avec le nazi. Je ne comprendrais jamais les filles. Mais bon, l’essentiel est que j’obtienne d’elles ce que je veux. Et ce que j’obtiens, ce n’est qu’à moi qu’elles le donnent. Les scènes de cul que j’ai réalisées sont celles précisément que j’avais dans la tête. J’ai eu des idées sans arrêt. A aucun moment je n’ai connu d’hésitation. A aucun moment il ne s’est agi de filmer en live une improvisation sexuelle, mais de diriger la scène, d’amener les filles et les mecs exactement là où je voulais. Et c’est ce qui s’est produit à chaque fois, et là encore avec cette scène lesbienne. Demain on se barre d’ici et j’ai un cafard monstre. J’ai hâte de rentrer chez moi (ça fait trois semaines que je suis parti), mais on reste encore une journée à Prague, S*** et moi. Ce sera le sas de décompression, et ce n’est pas plus mal. Revenir comme ça à la maison, auprès des miens, je courais à la catastrophe. Surcharge émotionnelle. Les filles hier soir ont tenu à être prises en photo avec moi. Certaines se sont faites des photos pour elles toutes seules. Elles sont toutes équipées du petit téléphone appareil photo numérique dernier cri. Il faut dire qu’elles ont les moyens. Une bonne nouvelle c’est que je n’ai pas explosé le budget. Je rentre avec de l’argent, en partie du fait que j’ai resserré le plan de travail, gagnant une journée de tournage que le nazi m’a remboursée. C’est pour récupérer mon fric que je me suis montré si courtois avec lui, cet enculé de sa race. Mais je ne remettrai plus jamais les pieds dans son bunker de merde. Avec E***, on voulait trouver un truc pour le faire chier. Bah, qu’il aille crever en enfer. Ce mec est le symbole de l’Europe de demain. L’Europe de demain qui ressemblera à celle d’hier. Le monde me dégoûte. Je suis un pur. Voilà ma différence avec les gens du porno. Ils sont blasés. Moi je suis ému sans arrêt. C’était très gênant d’avoir le bâton pendant que je tournais la scène avec les deux filles. J’ai été très surpris de cette érection, les scènes lesbiennes n’étant pas spécialement mon truc. Mais l’émotion était tellement présente. J’ai demandé à Elen de mordiller les piercing que Liliane a aux lèvres. J’ai fini en les faisant se masturber face à face. J’avais mis un miroir sous Elen et un autre derrière Liliane. J’ai tourné dans la chambre au waterbed, en lumière naturelle, avec ma petite Panasonic. J’ai poussé les niveaux pour avoir un truc lumineux. C’était magique. Virginal. Pour les scènes de douche et bain que j’ai eu à faire aujourd’hui, j’avais mis aussi un miroir dans la salle de bain, en vis-à-vis de la glace, comme ça le reflet d’Elen se démultipliait. Le miroir ça marche bien pour l’érotisme. Pour en revenir à hier, les adieux furent très émouvants. Je les ai filmés. Les filles se sont fait prendre avec moi, j’aurai une belle photo de groupe, entouré par quatre porno stars. C’est pas la classe ? J’ai eu les compliments de toutes, les filles seraient ravies de rebosser avec moi. Quant à la journée d’aujourd’hui, elle ne va pas vous intéresser. Que des scènes de comédie. Je l’ai passé quasiment seul avec Elen, vu que S*** se morfondait sur le canapé en matant des DVD en compagnie de l’assistant qui bouffe toutes nos réserves et pourrit nos chiottes. Merde, ce mec a plus de contact physique avec les filles que moi. Je ne dois pas être normal, ma femme a raison. Bon. Je vais essayer de dormir. Ce soir on a mangé les restes. Avec S*** en tête à tête. Qu’est-ce que j’aurais écouté les gens me parler d’eux sur ce tournage. Et moi alors ? Qui s’intéresse à moi ? Bah, je dois inspirer confiance. Mais ce n’est pas à sens unique. En fait je suis une éponge. Les gens m’apportent beaucoup même quand ils ne font pas quelque chose de sexuel devant ma caméra. Parce que le truc que j’ai avec les gens, c’est que je les aime. Enfin mis à part les nazis et les connards de bourgeois qui leur préparent le terrain.
Mercredi 10 mars, 09H24
Dernier petit message pour vous dire que je rentre chez moi. Je suis dans le train pour Clermont-Ferrand. Dans un état de fatigue avancé. Hier soir j’ai rendu la caméra. L’avion avait atterri à 18H. R*** était venu nous chercher avec un pote à lui qui a une voiture, mais quand on est sorti de l’autoroute pour prendre la direction de Villepinte, j’ai commencé à me méfier. Ils avaient l’intention d’acheter de la bière et de faire un plan, alors j’ai pété un câble, je suis descendu de la bagnole sur le parking du Champion et j’ai tracé à pied avec mes quarante kilos de bagages vers la station de RER la plus proche. La banlieue sordide, avec tous ces gens dont la désolation se lit sur le visage, misère sociale, culturelle, affective, ça et les histoires de deal, franchement c’était plus que je ne pouvais en supporter. Je me sens fragile. Les nerfs à vif. J’avais passé la journée au bord des larmes, prêt à envoyer chier n’importe quel emmerdeur. Je veux juste rentrer chez moi. S*** a très bien compris. Finalement ils m’ont déposé à la gare. R*** m’a appris qu’il avait eu un prix à Bruxelles, pour l’ensemble de sa carrière. La salle était aux trois-quart pleine. Le porno a beaucoup moins la cote. Les années fastes où l’on décernait les hot d’or à deux encablures du festival de Cannes sont révolues. T*** aussi a eu un prix, celui du meilleur acteur je suppose. C’est sans doute bien pour mon film. Après un périple déprimant en RER et métro, j’ai rendu le matos et je suis allé passer la soirée avec un ami qui m’hébergeait. Difficile de rendre compte un tant soit peu de ces quinze jours ailleurs. Il m’a peut-être pris pour un dingue. Peut-être qu’il pense que je fais fausse route, que la magie ne peut exister. Bon, il verra le film. J’ai quand même la preuve que tout n’aura pas été qu’un rêve. Un tatouage sur la poitrine que je me suis fait faire hier à Prague. J’ai voulu que S*** filme la séance. Et j’ai juré de me faire tatouer pour chaque film X tourné. Il n’y a pas de raison que moi j’en sorte indemne. Je veux garder une trace. Dans mon corps. Porter atteinte à mon intégrité physique. Pour rétablir l’équilibre. Lundi soir à Prague, c’était notre dernière nuit, avec S*** on s’est déchiré la tête grande taille. Bière et Calvados non-stop dans notre restau à pédés habituel, où l’on mange bien je dois l’admettre. S*** a continué à me raconter sa vie, moi à parler des quinze jours que j’avais passés et de ce que j’ai éprouvé et de ce que j’aimerais tourner par la suite. L’idée du porno avec Kate, Milla et Brad lui plait bien. Un groupe de quatre Anglaises parlaient fort et je les ai fait fuir quand la plus délurée a prétendu qu’elle était prostituée et que j’ai rétorqué que j’étais réalisateur de films porno et qu’on n’avait qu’à aller tourner un truc dans ma chambre. S*** était morte de rire, pas les filles. C’est à ça que vous êtes condamnés : faire fuir les gens. Ce qui semble le plus avoir surpris mon épouse, quand je l’ai eu au téléphone, c’est que j’ai pu passer la nuit dans le même lit qu’une femme, en l’occurrence S****, sans la toucher. J’ai passé dix jours avec des filles qui affichaient sans vergogne leur sexualité et c’est cette nuit passée en toute innocence avec S*** qui la turlupine. Les femmes sont étranges. Elle va finir par comprendre que j’ai évolué, que j’ai grandi. Quand on était plus jeunes, je regardais les filles. Plus aujourd’hui. L’idée ne m’a pas effleuré un seul instant, de toute façon. S*** n’est pas mon genre de fille. Ma libido me semble au point mort, c’est comme si je l’avais mise en sommeil avant de me lancer dans cette aventure. Il faudrait peut-être la réveiller. Par contre, la nuit dernière j’aurais pu aisément aller en boîte, ou au bordel, bourré et excité comme je l’étais, je veux dire excité nerveusement et mentalement. Il est hautement recommandé de se lâcher à la fin d’un tournage, ça permet de décharger la tension accumulée. Enfin, dans mon cas je ne décharge pas grand chose, ce qui explique sans doute l’état de fatigue mêlée de spleen qui m’habite depuis hier. Heureusement, tout va se dissiper avec les enfants, avec ma chérie adorée. Je suis heureux de rentrer. Je vais laisser le film décanter quelques jours, le temps de rajouter de la mémoire à mon G4, et puis j’attaquerai le montage. Mes images me feront-elles bander ? M’exciteront-elles le cerveau ? Je pense à la musique de « Barry Lyndon » sur les séquences où Claudia court dans la neige, et le trio de Schubert sur sa scène avec Kathy dans la chambre. Mais est-ce qu’il y aura la lenteur nécessaire dans le plan ? Leurs visages s’approcheront-ils suffisamment lentement l’un de l’autre ? Kubrick était un pur génie, et merde à Skorecki. Pour le second film je pense à Carmina Burana, sur les passages oniriques en particulier. Voilà le genre d’association qui me plait. Mais d’abord, retrouver ma femme et mes enfants. L’enfer est sur Terre, tous les jours. Mais tous les jours un miracle peut survenir. Ça s’appelle la Foi.
Jack Tyler
|