JACK A IBIZA

Par Jack Tyler

Ibiza, le 26 août 2004, 19H00

Je reprends mon journal sans raison objective. Je veux dire, je ne suis pas en tournage ici, même si je compte bien faire quelques images, et en inclure dans le film que j’ai tourné chez moi à la campagne, en guise d’épilogue. Ici, nous sommes chez Andréa, dans sa maison à Ibiza. Je suis venu avec ma femme et nos trois garçons. L’invitation tenait toujours et j’ai réservé des billets d’avion depuis Nice. Andréa n’est pas là en ce moment, il est en tournage à Barcelone. En principe il arrive demain, ce qui réjouit mes gosses qui l’adorent. La maison est grande, de plain-pied comme toutes les maisons du coin, construite sur un terrain rocailleux entouré de vignes et de figuiers. Il y a trois chambres et un grand séjour, une cuisine et deux salles de bain. Andréa a eu la fâcheuse idée de rapporter sa X-BOX de Barcelone exprès pour les enfants, ce qui leur a d’emblée donné une autre perspective sur le séjour. Nous avons été accueillis par Sonia, la sœur d’Andréa, et par une amie à elle, Emma. Toutes les deux travaillent comme barmaid à Eivissa, la ville principale. Elles bossent de huit heures du soir à cinq heures du matin, ce qui fait que dans la journée elles dorment. Nous avons des horaires très différents. Là, on vient de rentrer de la plage, et elles dorment toujours, avec un mec couché à leurs pieds, je ne sais pas qui c’est. Peut-être celui qui a laissé un lit de pétales de rose, des bougies, une fleur, un vrai petit autel installé devant la porte avec une lettre d’amour posée dessus à l’attention de l’une des deux. On a trouvé ça hier matin, impossible de savoir à laquelle des deux c’était destiné, ni de qui ça provenait, le mot n’était pas signé. Je ne parle pas espagnol du tout, mais « te quiero », je sais ce que ça veut dire, c’était écrit au moins dix fois dans la lettre. Les serveuses doivent se faire sévèrement branchées dans le coin. De toute façon, il semblerait qu’Ibiza soit l’île de la branche, si j’en crois notre troisième co-locataire, un Français qui s’appelle H. et que ma femme a baptisé Pois chiche rapport à la dimension supposée de son cerveau. Ma femme ne comprend pas qu’un abruti comme H. soit ami avec Andréa. H. travaille dans la vente à Paris, avec des sépharades, il fait de l’import-export d’un peu de tout, produits de luxe, bagnoles, fringues, etc. Mais aussi, H. est danseur. Go-go boy, ou chippendale si vous préférez. Là, il est venu en vacances, Andréa lui sous-loue une chambre dans la maison, mais comme H. connaît beaucoup de gens ici, il s’est fait brancher pour animer une soirée. Je lui ai dit que c’était très bien, comme ça il se fait un peu de thune. Hier soir il s’était mis des pâtes à cuire, et il les a oubliées, il s’est barré. En fait il n’avait plus faim, il attendait un coup de fil d’une minette, une petite de vingt ans avec des yeux verts qu’il s’était branché, mais la fille s’était montrée un peu sèche au téléphone, donc ça lui a coupé l’appétit. Du coup il en a appelé une autre, une Anglaise qui lui court après, il va passer la soirée avec elle et une amie à elle. Sous-entendu : il les baisera peut-être toutes les deux. Il m’a confié que dans deux jours un copain lui ramenait du Viagra. Ici, il nique tout le temps, et Andréa c’est pire : il change de nana toutes les quarante-huit heures. Et si la fille a le malheur de lui casser les pieds, il la jette. Je ne sais pas exactement ce qu’il entend par casser les pieds, sans doute préférer que son mec s’occupe d’elle plutôt qu’il aille faire le prédateur en boîte de nuit. Selon H., par exemple, Silvia, l’ex-femme d’Andréa, était une sacrée casse-couilles. Avec elle, Andréa avait perdu sa liberté (ce qu’Andréa m’avait également fait comprendre). Je lui ai dit que je trouvais qu’ils formaient un beau couple, et que Silvia était une fille très intelligente. Trop, selon H.. Trop intelligente. Il a dit ça avec un air dégoûté. En plus, selon lui, elle lui faisait du rentre-dedans, ce que ce doux garçon trouvait gonflé. Un mec drague, c’est un tombeur ; une nana fait du rentre-dedans, c’est une salope, vous connaissez la chanson. Le monde est vraiment étrange. À côté de ça, quand H. parle des filles ou de ses conquêtes, on dirait du bétail jaugé par un boucher avant l’abattoir. H. a sa façon bien à lui de raconter les choses, et, faisant partie moi aussi de l’espèce mâle, il s’est très vite confié à moi, s’assurant au passage que ma femme n’était pas dans les parages, et m’aura dressé un tableau édifiant de la vie nocturne à Ibiza du point de vue d’un prédateur patenté. Pour résumer, ici, ça se défonce et ça nique. Ma femme, toujours aussi sarcastique, me répète que moi aussi j’aurai le droit de m’amuser, que ça allait bien ma période bon père de famille, que je n’étais qu’un gros frustré, etc. mais elle ne pige pas que ça ne m’intéresse pas, que je veux bien voir ça, mais surtout pas m’y mêler. Je n’ai jamais été un prédateur. Je me suis toujours fait avoir par les filles. H. a sa recette : faire l’indifférent. Tu joues l’indifférence, et là, c’est sûr, la meuf elle te tombe dans les bras, il faudra qu’elle t’ait parce qu’elle ne peut pas comprendre que tu ne t’intéresses pas à elle. Avec la petite jeunette aux yeux verts, il a voulu écouter son cœur. Je ne vous mens pas, il m’a dit exactement ça : « je suis comme tout le monde, moi aussi j’ai un cœur », en posant sa main sur son sein stéroïdé. Donc il a dû jouer le romantique, et la meuf elle l’a pris pour un blaireau. Pauvre Pois chiche. Ma femme, ça la sidère un mec comme ça. Elle ne pige pas comment Andréa peut être son ami. Sous-entendu : comment peut-il à la fois se lier avec nous et aussi avec H.. En un sens, elle a raison, on peut se poser la question. Maintenant ce n’est pas aussi simple que ça, parce que H., par exemple, il ne perçoit pas Andréa comme nous on le voit. Pour lui, Andréa est un barge, il est tout le temps dans un film. Alors que pour moi, Andréa est tout bonnement un mec authentique. Les gens ne sont pas perçus pareillement par tout le monde. C’est ça qui rend les rapports entre les gens si complexes, et les jugements difficiles à formuler. En attendant, nous, je veux dire ma famille et moi, nous suivons un autre rythme. On vient de passer deux jours sur une plage pleine de beaufs britanniques. Dans la journée, on dirait qu’il n’y a que ça à Ibiza : des Anglais couverts de tatouages et de coups de soleil, avec des bides de buveurs de bière (un peu comme le mien soit dit en passant). Mon voisin de plage, aujourd’hui, lisait la biographie de Paul Gascoigne, c’est vous dire. Sinon ils sont très gentils avec nous, Sonia, son amie et Pois chiche. Andréa leur a demandé d’être aux petits soins avec Jack et sa famille. Ils doivent être surpris par notre présence, on ne doit pas ressembler aux relations habituelles d’Andréa. Les deux filles se partageaient un joint quand on est rentré hier soir de la plage, elles m’en ont proposé, j’ai tiré dessus, c’était de l’herbe quasi-pure, j’ai été explosé en deux tafes. Du coup je lui ai demandé de m’en acheter. Elle me l’a ramené cette nuit, un sachet d’herbe à 20€. Elle a ouvert la porte de notre chambre vers six heures du matin j’imagine, je l’ai entendu dans un demi-sommeil, j’ai gardé les yeux fermés en pensant que c’était un de nos gamins, et puis la porte s’est refermée. Moi j’étais couché sur le dos, entièrement nu, avec une gaule nocturne pas piquée des vers - ce qui ne lui a sûrement pas échappé vu qu’on dort sans drap ni rien à cause de la chaleur. Plus tard dans la matinée j’ai trouvé le sachet sur la table de nuit. J’ai dit à ma femme que Sonia n’ignorait plus rien de mon anatomie, ni de la sienne d’ailleurs, sauf qu’elle dormait sur le ventre. Tout à l’heure j’ai dû aller les réveiller, vers sept heures du soir. Sonia m’a remercié. Elle m’a proposé de venir boire un verre plus tard. Peut-être que nous laisserons les enfants pour aller faire un tour en ville et en profiter un peu. Leur copain qui a dormi là aujourd’hui est très sympa, il m’a expliqué comment trouver le bar où travaille Sonia. Il habite les Canaries, il passe ses vacances ici. Il fait du surf et m’a demandé comment aller à Biarritz où il compte finir ses vacances. Les Français sont des billes en langues étrangères, alors que le moindre Espagnol parle un peu de français et très correctement anglais. On est un peuple lamentable. Ariel (il s’appelle comme ça) m’a expliqué que San Antonio, la ville où l’on passe nos journées, est l’endroit où vont tous les Anglais. Il m’a dit aussi qu’il existait trois catégories de population à Ibiza : ceux que l’on voit dans la journée, comme ces troupeaux d’Anglais tatoués, ceux qui sortent la nuit en club et dorment dans la journée, et la troisième catégorie il ne m’en a rien dit. Sans doute sont-ce ceux qui travaillent à divertir les autres, comme H. le go-go danseur, Sonia et sa copine.


Vendredi 27 août 2004 – 20H00

Bon, Andréa n’est toujours pas là. Il devait arriver ce matin, en fait il n’arrivera que demain, à 7H00. Sa sœur ou Pois Chiche, l’un des deux ira le chercher au bateau à San Antonio. En sortant du boulot pour l’une, ou d’une nuit d’éclate pour l’autre. Andréa que j’ai eu au téléphone m’a demandé comment ça se passait. Ça va super bien. Aujourd’hui on est allé sur une plage superbe. Une crique magnifique, il a fait très beau. La mer est très belle, très agréable. Du sable sous les pieds à n’en plus finir. Bon, la plage était bondée. Des Italiens. On prend deux transat. Les enfants jouent dans le sable ou dans l’eau. Mon aîné s’amuse un moment, mais il ne pense qu’à une chose, la X-BOX qui l’attend. Les deux petits s’éclatent. Le plus jeune nage comme un chef. Il me grimpe sur le dos et on part à la nage tous les deux. Dans l’eau, on est super bien, le sable est doux sous les pieds. C’est idyllique, sauf que c’est bondé. Cela dit, c’est beaucoup plus tranquille que la côte d’Azur. Par exemple on circule très bien et on se gare sans problème. Rien à voir avec le cul à cul le long des plages françaises. Evidemment, on est en fin de saison, ceci explique sans doute cela. Autre chose : les gens sont très gentils. Les Espagnols, je veux dire, dans les magasins, sur la plage. Ils sont très aimables et accueillants avec les touristes que nous sommes. Et en plus ils maîtrisent souvent quelque rudiment de français. Allez demander à un Corse de se montrer courtois et de parler deux mots d’anglais. Si déjà il ne vous engueule pas en patois. Hier soir on est sorti. On a découvert Ibiza by night. C’est à un quart d’heure de la maison. On a laissé les enfants seuls – non sans hésiter -, et on a filé. En fait, tout se passe autour de la marina. Enfilade de bars, musique techno, défilés de touristes. Et derrière, dédale de ruelles pleines de boutiques, fringues, tee-shirts branchés, robes sexy, pompes, accessoires, tatouages, etc. Le commerce ne connaît pas de répit. C’est finalement assez déprimant, très emblématique de notre époque. On voulait vivre une alternative et on se retrouve dans un spot de pub grandeur nature. Tout est fait ici pour dépenser, consommer, s’enivrer, ça s’adresse à une clientèle friquée, jeune, insouciante, qui déboule de toute l’Europe pour faire la fête, bronzer sur des plages paradisiaques, s’acheter des fringues à la mode, faire des rencontres, baiser. J’ai réussi à trouver une place, on a fait un petit tour et on a tout de suite trouvé le bar où bosse Sonia. On s’est installé en terrasse, elle nous avait dit de venir. Elle ne s’est pas étonnée qu’on ait laissé les enfants seuls. On a bu des cocktails délicieux en regardant passer les gens. Sonia, très gentiment, nous en a fait payer que la moitié. Bon, à regarder cette faune défiler, c’est sûr qu’on se sent décalé. Des petites animations étaient organisées par les boites du coin – le Privilège, l’Amnesia, le Pacha, etc. Des filles à moitié nues ou bien masquées paradaient, comme dans un quartier à putes clean et branché. En fait Ibiza c’est un mélange de New-York, d’Amsterdam et de Pigalle. A un moment, j’ai reconnu Silvia, l’ex-femme d’Andréa, que j’ai fait tourner l’hiver dernier. Elle faisait partie de la troupe de l’Amnesia, elle doit s’y produire. Sonia l’a aperçue, elle est allée lui parler, c’est là que j’ai fait attention à elle. J’avais failli ne pas la reconnaître, elle s’est drôlement affiné, le divorce peut-être. Elle est repartie dans la foule avant que j’ai eu le réflexe de me lever. L’image la plus sexy de la soirée aura été une blonde en mini-short en cuir, perchée sur des talons aiguilles, un chapeau sur la tête, en train de manger négligemment une glace à la petite cuiller, debout sur le trottoir, le reste de sa troupe s’éloignait et elle restait bien campée sur ses longues jambes à snober le monde entier. Pour résumer Ibiza by night : ça mate, ça branche, ça braille. À côté de nous, un rassemblement de touristes britanniques s’excite à grands renforts de bière.


Dimanche 29 août 2004, 20H28

A l’heure qu’il est je ne sais pas si nous aurons des nouvelles d’Andréa ce soir. Il se trouve actuellement dans une boîte qui pratique l’after after, ça veut dire qu’elle ouvre ses portes dès l’après-midi, attirant ceux qui n’ont pas encore envie de se coucher, ou bien ceux qui veulent commencer tôt leurs activités festives. La boîte s’appelle le Bora-Bora, on y danse en plein air, j’imagine un peu comme dans le fameux Grid de MTV qui vous donnait l’impression que la vie n’était qu’un immense clip de rap. Bref, Andréa devait retrouver là-bas une Italienne de 19 ans qu’il a branchée la nuit dernière, en notre absence. En fait on est rentrés se coucher vers 3H00, après avoir passé la soirée avec lui, tous les trois, ma femme, Andréa et moi. Nous l’avons invité au resto, puis on est allé boire un verre au bar où travaille sa sœur. Un copain à lui magicien nous a fait des tours. Il était incroyable. Des trucs avec une pièce complètement dément. Avec des élastiques. Le DJ est venu à notre table, puis des amis à lui dont deux homosexuels britanniques. Ils ont tout de suite branché Andréa sur de la coke, et il a appelé son ami Ariel qui deale dans le secteur. Il s’est pointé un peu plus tard, et nous on est repartis. Franchement j’étais trop raide. J’avais descendu une bouteille de rosé presque à moi tout seul (Andréa ne boit pas, ça le fait dormir) et ensuite la Caïpirihna ça m’a torché. Par dessus le marché, Andréa roule pétard sur pétard, je tire dessus aussi, mais c’est du shit et ça n’arrange pas les choses. Donc on commençait à se faire chier alors on s’est barré. En début de soirée, la ballade dans le quartier avec Andréa valait le détour. Voilà, je m’absente deux minutes pour aller mettre de l’eau à chauffer pour des pâtes, et quand je reviens, les deux petits ont lu le passage qui précède, avec les encouragements de leur mère ! Bon Dieu, aucun moyen d’être tranquille, c’est bien pour ça que la seule solution pour moi c’est de mélanger ma vie et mon travail.
Où j’en étais.
Ah oui, le tour du propriétaire. Donc on le suivait dans les ruelles, et tous les trente mètres il s’arrêtait pour saluer quelqu’un, discuter le bout de gras. Andréa connaît tout le monde ici, enfin tous ceux qui travaillent. La saison dure quatre mois, ce qui explique que les boutiques mettent le turbo, ouvertes 20H sur 24. Andréa vient à Ibiza depuis dix ans, il a commencé en faisant des spectacles, il a aussi bossé dans des bars, des clubs. Le quartier qu’on traverse, là, au pied de la forteresse, est le cœur de la ville, juste à côté de la marina. Je suis impressionné par le nombre de pédés. C’est hallucinant. Hallucinant aussi la façon dont ils dévorent des yeux notre guide. Andréa plait aux hommes autant qu’aux femmes. La quantité de pédés au mètre carré confirme ma théorie selon laquelle dès que voit le jour un endroit sympa, branché, qui nécessite de l’argent et pourvoie en sensations telles que sexe, ivresse et défonce, vous pouvez être sûr qu’il sera réquisitionné sous peu par la population homosexuelle mâle. Car à vrai dire on a vu peu de gouines, ou alors elles passent plus inaperçues. Andréa a passé le repas à reluquer la serveuse, qui à l’entendre le fait délirer, mais plus tard, il a branché plusieurs autres nanas, qui à l’entendre encore seraient sur sa liste d’attente. Ici il y a les nanas qu’Andréa s’est tapées, et celles qu’il ne s’est pas encore faites. Mais il rechigne à niquer des filles qui bossent ici, trop compliqué à gérer. Donc après nous avoir raccompagné à la bagnole (j’étais trop bourré pour retrouver l’emplacement tout seul), il est retourné au bar et s’est branché une Italienne. C’est d’elle dont il me parlera en premier à son réveil ce matin. Bon, c’est vrai que ça devient relou à la fin. Ma femme craque un peu et je la comprends. Ce soir elle n’a pas la frite. Vers midi, on a réveillé Andréa qui nous avait dit qu’on irait à la plage ensemble. On y est parti, il devait nous emmener dans un endroit sympa, une belle plage, mais quand on est arrivé, on a été déçu, trop de galets, pas assez bien pour les enfants. Andréa et Pois Chiche avaient disparu, ils nous avaient guidés à moto et c’était comme un sketch dans une comédie italienne, et puis une fois sur la plage, ils nous ont laissés pour aller manger un truc au resto au-dessus de la plage. Je les ai trouvé en train de se déchirer la tête au shit (le deuxième joint de la journée) comme deux abrutis hyper-balèzes. Bon, je leur ai expliqué ce qui se passait, qu’on se cassait. Ça leur disait rien de se retaper de la route (à moto, il faut être trop concentré, selon Andréa) ; ils nous rejoindraient plus tard à l’autre plage - ce qu’ils n’ont pas fait. Nous on est retourné à la même plage que les jours précédents, calla Tarida, ça dépend du comté de Sant Josep et c’est vraiment bien. Une plage fantastique, très belle,  une eau magnifique. On a un peu galéré en voiture (on était à l’autre bout), mais la fin de journée sur la plage fut bonne. On est décidément très en décalage avec Andréa, qui à l’heure actuelle doit danser comme un dingue au Bora-Bora en cunillinguant sa petite Italienne à même la piste. C’est un vrai challenge. Enchaîner les branches et les niques comme ça.
Tiens, ils reviennent.
Tout excités.
Ils nous racontent leur après-midi au Bora-Bora, comment ils ont dansé comme des fous, avec des milliers de nanas à leurs pieds. Andréa a branché grave une fille, mais c’était pas l’Italienne, qui n’était pas là (autant pour moi). Il a eu un flash avec cette fille. H. se marre. Ils ont assuré le spectacle, les rois de la fête. Maintenant ils vont finir les pâtes que j’ai faites pour les enfants. H. m’avoue qu’il s’est régalé avec celles de l’autre soir. Dans la maison, Andréa crie à tue-tête qu’il aime la chatte, qu’il est là pour s’amuser ; ma femme devrait se boucher les oreilles quand il parle comme ça. Quant aux enfants, ils en ont déjà bien trop entendu.


Lundi 30 août 2004, 20H24

Hier je me suis arrêté parce que tout le monde commençait à s’intéresser à ce que j’écrivais, je veux dire même H. il glissait un œil par dessus mon épaule, un mec qui bosse sur son ordinateur, c’est pas fréquent dans le coin. Bon, il faut que je revienne sur des choses qui se sont passées et dont j’ai oublié de vous parler. L’autre soir, le premier soir avec Andréa, quand on est rentré de la plage, il devait être dix-neuf heures dans ces eaux-là. Andréa, on l’avait vu le matin même quand il est arrivé du bateau, il voulait dormir parce qu’il avait fait le zouave pendant toute la traversée avec onze filles qui enterraient la vie de jeune fille de l’une d’entre elles, il leur a fait un strip-tease, ils ont fumé des joints pendant toute la traversée, bref, il est arrivé fracassé et a dormi toute la journée. Il nous avait promis qu’il nous rejoindrait sur la plage plus tard dans la journée, promesse qu’il nous a faite chaque jour depuis son arrivée, et qu’il n’a pas tenu une seule fois – promesse de drogué comme dit ma femme. Enfin bon ce soir-là quand on est rentré de la plage, est arrivée en même temps que nous une brune un peu ronde, une nana qui venait voir Andréa. Elle travaille comme hôtesse sur le bateau qui fait la traversée depuis Barcelone. Andréa la croîse à chaque trajet. Parfois elle lui passe des trucs – de la drogue. Donc cette fille a le béguin pour Andréa, ça saute aux yeux. Il a fait les présentations, ensuite on discute, et Andréa ramène des magazines hard publiés par Private et dans lesquels il apparaît. Il me montre un sujet photo réalisé à Prague avec Silvia dans une sorte de salle de torture (un caveau gay, des potes à Andréa qui lui prêtent le décor), un second dans un avion. Je lui demande s’il a déjà bossé avec Cindy Lords, que je trouve pas mal, il me dit que oui, mais que c’est une chieuse de première, à la différence de Cristina Bella qui est super sympa. Bon, on parle boulot, en présence d’une fille qui mouille sa culotte en aspirant les soufflettes d’Andréa et ma femme qui jette un regard dubitatif aux photos. Il faut sérieusement que je descende au salon de Barcelone fin septembre. Et pour ça que je monte une bande-annonce des deux pornos que j’ai fait cette année. Je m’y mettrai dès que je serai rentré, sauf qu’avant j’ai un film de mariage à monter et un autre à finaliser. Ah oui, par ailleurs il m’arrive de faire des films de mariage, occupation peu rémunératrice mais j’aime beaucoup faire ça. Le mariage en question, que j’ai tourné il y a une dizaine de jours, était très sympa. Dans les mariages on voit les gens tels qu’ils sont. J’ai sympathisé avec des jeunes mecs et le pastis aidant (c’était la première fois que je buvais en bossant, en général je me l’interdis, mais là c’était vraiment sympa comme ambiance), bref je leur ai dit que je faisais du X. Quand j’ai raconté avec qui j’avais bossé, ils étaient sur le cul. Ils m’ont demandé de bouffer à leur table et on a tchatché une partie de la soirée (quand j’étais pas en train de filmer). Le porno c’est vraiment un truc qui fascine les mecs. Ils ne pigeaient pas que je ne touchais pas aux gonzesses. Je me suis un peu grillé avec les filles présentes (en l’occurrence les meufs des mecs avec lesquels je discutais), mais elles non plus ne pouvaient réfréner une curiosité somme toute légitime. Pourquoi les filles font-elles ça ? C’est la grande question. Parce que les mecs, ça semble à tout le monde normal qu’ils deviennent hardeurs. Mais les filles ! L’une d’elles avait vingt et un ans, et elle s’est bourrée la gueule, et je crois que c’est en partie du fait de m’avoir rencontré. Elle en devenait quelque peu provocante. Les filles, le porno ça les dégoûte, jusqu’au moment où elles plongent dedans. Parce qu’elles reconnaissent quand même qu’on y gagne bien sa vie. Mais revenons à l’autre jour, quand on était sur la terrasse avec la brune un peu ronde. Tiffany a appelé, elle a voulu me dire un mot. Andréa m’a passé le télephone en me faisant signe de ne rien dire quant à la présence de l’autre fille. Je m’en suis bien gardé, mais je ne vois pas comment une fille avec un brin de jugeote pourrait imaginer qu’Andréa soit capable de lui être fidèle. La brune, elle, se consume de désir. C’est impressionnant. Ils sont allés s’envoyer en l’air derrière la maison, on entendait la balustrade craquer depuis notre lit où on s’était allongé. A côté, les enfants faisaient de la X-BOX. Andréa ne l’a pas pénétrée, la fille ayant eu un subit accès de pudibonderie, évoquant son ex-mari et son actuel petit ami, alors Andréa s’est contenté de la faire jouir en la doigtant. C’est ce qu’il m’a raconté après son départ – elle allait rejoindre son petit ami. Etre hardeur, ça donne de l’expérience question jouissance féminine. Ça me serait bien utile de suivre quelques cours, je ne colle pas ma femme aux rideaux à chaque fois qu’on tringle, loin de là. Après seize ans de vie commune, on se pose des questions. Sur le désir, l’amour, le sexe, la séduction, mettez ça dans l’ordre que vous voudrez. Mais bon, Emma a dit ce matin à Andréa que nous formions une très jolie famille. C’est sûr que ça doit les changer des parasites et des inadaptés. Ma femme lave leur linge, nettoie la cuisine, fait la vaisselle, range. Démonstration d’une parfaite femme d’intérieur. Les deux autres filles de la maisonnée laissent s’accumuler leurs fringues sales, c’est le capharnaüm dans leur chambre et elles sont tout le temps sous pétard. Ce sont les femmes d’avant la maternité. Et les hommes ? Les hommes ici prennent soin d’eux comme des gonzesses. Je ne parle pas de moi, bien sûr, moi qui ne me regarde jamais dans une glace, qui me fiche pas mal de mon look ou de mon teint de peau, qui ne me suis jamais mis de parfum une seule fois dans ma vie. Non, je parle d’Andréa qui ne peut quitter les lieux sans jeter un dernier regard à son reflet, ou de H. que ma femme a rebaptisé finalement Pomponette et qui possède une impressionnante collection de produits de beauté ; tubes de crème, onguents, soins pour la peau sont soigneusement alignés sur sa table, alors que sa piaule est dans un désordre sans nom, et à la façon dont son attirail est disposé ça ressemble aux outils d’un menuisier ou aux flingues d’un tueur à gage. Hier soir il était un peu déprimé alors il s’est fait un masque à l’argile. Il avait une épaisse croûte verdâtre sur le visage, on aurait dit Hulk. Il a attendu que ça sèche en jouant à la X-BOX avec les enfants. Je lui ai dit que je connaissais, ma femme se fait les mêmes. D’ailleurs c’est marrant, elle aussi c’est quand elle est déprimée. En fait cette forme de narcissisme exacerbé ressemble à de l’hystérie. Pomponette se plaignant de ses kilos en trop, ou dissertant des heures durant sur sa coupe de cheveux, c’est très pédé comme truc. Vaut mieux pas que je le lui fasse remarquer parce que le gars est impulsif, Andréa a dit qu’il était méchant en bagarre. Ce qui me scotche c’est que ma femme a réussi à deviner son signe astrologique, c’est un cancer, comme elle, comme aussi son petit frère - et le mien par la même occasion. Plus tard Andréa est allé chercher sa conquête du Bora-Bora, une certaine Heidi, une Suisse Allemande assez joliment faite, et gentille de surcroît. On a discuté un peu, elle doit avoir 23 ans à tout casser. Andréa avait mis de la musique et ce qui nous a estomaqué ma femme et moi, c’est quand Heidi nous a dit que c’était cool qu’on aime ce genre de truc (c’était de la House, Ibiza style j’imagine, une compil chill-out, pas mal du tout, c’est planant et dansant à la fois), parce que ses parents à elle hurlent quand elle en met à la maison. Nom de Dieu ! Quel âge est-ce qu’elle me donne ? Putain, au-delà de trente ans, t’es censé être un con ? Fini ? Bon à jeter ? C’est horrible comme truc. Bon, certes on pourrait presque être ses géniteurs, en même temps je pourrais la niquer aussi (si elle était mon genre, je veux dire). Alors ? Sans doute la Suisse attitude, ah oui, Suisse Allemande, ça explique tout. Ensuite on a dansé, Andréa a dansé avec les enfants, moi avec ma femme, Heidi regardait ça, attendrie, elle a fait danser les enfants, avec ma femme on s’est longuement embrassé. Dès qu’il y a des enfants, tout semble subitement inoffensif, même un niqueur comme Andréa. Je vais vous dire un truc : le bonheur existe, eh oui. Plus tôt, on avait eu une discussion un peu dure ; ma femme avait raconté aux garçons dans quel environnement répressif elle avait grandi. Education sévère, anti-garçons. Le fait qu’au bout du compte elle avait un problème par rapport à sa propre identité sexuelle, à sa féminité. Andréa a très bien pigé. H. n’a pu s’empêcher de dire une grosse connerie : que j’avais eu de la chance de rencontrer une femme comme elle, qu’ici les filles c’était toutes des trainées, qu’on ne pouvait pas leur faire confiance pour fonder une famille, avoir des gosses, etc. Les paradoxes me poursuivent : Pomponnette qui parle de fonder une famille, alors que sa principale préoccupation ici c’est de s’assurer que son torse est correctement épilé et de se faire beau pour lever de la minette ! Et si sa proie a le malheur de repousser ses avances, elle n’aura droit qu’à son mépris ! Ça me terrifie : un mec qui accumule les conquêtes passe pour un héros, à côté de ça, une fille fait la même chose est c’est une moins que rien ! Horrible, non ? Andréa, qui est un garçon intelligent, est de mon avis, il trouve cela injuste, et ne reproche rien aux filles qui multiplient les conquêtes. Il ne s’est pas gêné pour signifier à son ami qu’il se gourait. Mais Pomponette le sait bien, simplement il est comme ça, c’est ancré en lui. Pour finir, Pomponette coupe court à la conversation en se levant, proclamant qu’il n’aimait pas les trucs compliqués (phrase qui manque déclencher un fou rire chez ma femme et moi). Au début, ma femme parlait de sa dépression latente, et du fait qu’elle avait du mal à se sentir bien, qu’elle était forcément décalée dans un environnement comme celui-ci, où le paraître, la séduction et la bonne humeur étaient des valeurs dominantes. Pomponette a compris ; lui aussi il dit qu’il est souvent déprimé. Andréa a mis fin à cette séance d’apitoiement collectif, en ramenant tout le monde vers l’essentiel : la joie. La joie toute simple d’être ensemble ici, d’où que nous venions et qui que nous soyons. Et pourtant, il n’est pas croyant – Pomponette si. Plus tard, on s’est dit avec ma femme, et on l’a pensé ensemble, au même instant, qu’Andréa était quelqu’un d’incroyablement charismatique. C’est aussi quelqu’un de gentil, même si en fin de compte son intérêt passe avant tout, et qu’il est extrêmement égoïste – ce qui est propre aux drogués. Andréa aura dansé toute la soirée pour Heidi, qui le matait non sans une certaine ironie. Nous on est allé se coucher. Ils sont restés tous les deux, H. étant parti en boîte. Ensuite ils ont fait l’amour. Elle est repartie ce matin. Andréa a tenu à me dire à quel point son con était étroit. Il l’a léché tellement intensément qu’elle a pris panique. Un pro du X, c’est sûr, ça fait peur. On ne les a pas entendus, je m’en suis étonné. Andréa m’a expliqué que ça avait été très doux. Pomponette n’a pas dormi là, il avait faim de femmes, comme dit Andréa, alors il est sorti. Emma est rentrée au moment où on se levait, vers 11H00. On dort trop, les enfants sont devant la X-BOX depuis 9H00. J’ai pressé des oranges et préparé de la pastèque pour tout le monde. Andréa a massé le cou d’Emma, puis la nuque de ma femme. Selon lui, il absorberait les énergies négatives. On verra bien. Après on est parti à la plage, laissant Andréa et Emma qui semblaient bien partis pour un câlin matinal. Si vous ne savez pas ce qu’est un vrai mec, il faut que vous rencontriez Andréa.


Jeudi 2 septembre, 17H36

Cela dit, Andréa n’a pas que des qualités. En premier lieu il n’est pas fiable. C’est dû à son tempérament méditerranéen (le côté grande gueule) et aussi au fait qu’il est sans arrêt sous pétard.  Sans déconner, ça détruit quand même certaines fonctions cérébrales (et celui qui vous dit ça a fumé de l’herbe pendant vingt ans quotidiennement à raison d’un joint en moyenne par soir). Andréa avait promis de nous sortir, clamant qu’il avait sa table dans toutes les boîtes d’Ibiza, qu’il allait nous faire découvrir la vie nocturne... Tu parles. Il ne nous a même pas invité au resto. Cela dit, je m’en fiche, j’étais venu là pour me reposer, profiter de la plage et de la mer en famille, c’est seulement un peu dommage pour mon édification personnelle. Et puis j’aurais bien aimé prendre quelques images, notamment du Bora-Bora. Mais quand Andréa est revenu le dernier soir, la nuit était tombée. Je lui avais pourtant répété dix fois que je voulais qu’il m’y emmène, mais il a préféré aller soulever de la fonte dans une salle de muscu. H. l’a trouvé « séché » quand il est rentré, et c’est vrai qu’il avait fondu. De toute façon, la boîte n’ouvrait que le dimanche, après le Space (une autre boîte), alors c’était pas la peine. Il aurait fallu qu’il nous y emmène la veille quand il y est allé. Mais il était trop obnubilé par son rancard avec Heidi. Je pense qu’une seule chose compte pour Andréa : sa cible du jour. Andréa est un drogué des femmes. Il ne peut se passer de drague, de séduction, de nique. C’est sa dope. C’est une addiction comme une autre, tout aussi prenante, exigeante, mais sans doute moins dangereuse que l’héro par exemple. Chuck Palahniuk a écrit un bouquin là-dessus, qui s’appelle Choke. Andréa finalement est plus dépendant des femmes que dominateur. Il n’est pas un homme libre. Ma femme m’a beaucoup reproché le dernier jour sur la plage mes regards libidineux sur une jeune fille qui s’occupait des transats et des parasols, et qui avait une poitrine très impressionnante. Mais moi je ne suis pas dingue. Une fille peut me plaire comme ça, je ne vais pas remuer ciel et terre pour l’approcher. Andréa ferait n’importe quoi pour se taper une fille. Il tuerait père et mère. Sa chance, c’est que son métier consiste en ça. Donc au moins dans son boulot il est fiable, ce qui est l’essentiel en ce qui me concerne. Le dernier matin, il nous a réveillé à sept heures, ce qui lui permis de voir mon sexe en érection, puis à sept heures trente et j’avais débandé. On s’est préparé et Andréa est retourné dans sa chambre s’occuper d’une fille qu’il avait ramené, Heidi ou une autre, je ne sais pas, ce qui fait qu’il ne nous a même pas dit au revoir, et qu’on n’a pas pu l’embrasser. On a remercié chaleureusement sa sœur qui nous a garanti qu’ils allaient faire le grand nettoyage aujourd’hui parce que la piaule était louée. J’ai des doutes. On est parti pour l’aéroport, les enfants aussi fatigués que leurs parents. La veille on s’était couché tard, après avoir dîné en ville. Andréa avait apparemment un programme chargé pour la soirée, dont on ne faisait pas partie. Pois chiche était un peu bougon, il est rentré avec nous à la maison. Une copine l’a appelée, ils sont restés au téléphone pendant des heures. C’est un garçon sensible. L’autre nuit, il avait pris de la MDMA, la fameuse pilule de l’amour, et un ecsta, il ne savait pas sur qui porter son dévolu. Il avait trop d’amour en lui. Il a tout gerbé à la sortie de la boîte et n’a rien niqué. Ibiza c’est de la nique et du vomi toute la nuit, et au réveil plus rien, une simple ballade sur la plage. Maintenant nous sommes chez nous, et les enfants ont fait leur rentrée scolaire. J’imagine que ce qu’ils auront retenu avant tout de leurs vacances à Ibiza, au-delà des plages et de la mer magnifiques, c’est Need For Speed auquel ils s’adonnaient frénétiquement sur la X-BOX - et aussi peut-être pour mon fils aîné la jolie Heidi, la petite Suissesse au con serré, seule fille de l’été, et Dieu sait qu’ils auront eu l’occasion d’en voir défiler autour d’eux, et pas des plus moches, la seule donc dont il nous aura parlé après coup, dans l’avion du retour, alors que nous survolions la mer. Halleluïa !

Jack Tyler