Par Jack Tyler
Dimanche 8 octobre 2006
Dans une semaine je serai à la veille de tourner. De tourner « le démon », ce film que je veux
réaliser depuis cinq ans. C’est le premier scénario de film X que j’ai écrit et
également celui dont j’ai été le plus satisfait. C’est même le scénario dont je suis
le plus fier de tous ceux que j’ai écrit, tous genres confondus – un comble. Autant
vous dire que c’est quelque chose d’important pour moi, que j’engage ma vie
là-dedans. Malheureusement, et c’est ce qui me pousse à reprendre mon travail
introspectif avant même le commencement du tournage, ce qui au départ devait aboutir
à un grand film, aujourd’hui je ne sais pas ce que ça va donner. Pourtant
tout allait bien. Je veux dire, je devrais être content.
« Le démon » aurait pu ne jamais voir le jour sans le souhait de Max de me confier un nouveau
projet. En juin dernier, Colmax m’a laissé tomber après m’avoir mener en bâteau
pendant trois mois. J’ai refilé le bébé à Max, en le réécrivant un peu. J’ai rajouté
du cul, parce que Max en exige toujours plus. Ça lui a plu, à condition qu’O. interprète
le rôle principal. Pas de problème en ce qui me concerne, même si le rôle de Val eut mieux
convenu à Tiffany (j’avais aussi pensé à Clara Morgane, dont le physique et ce
qu’elle dégage convenaient idéalement au rôle, mais Henri m’avait découragé).
Pour le reste du casting, j’ai eu carte blanche, sauf que Max ne voulait pas entendre
parler de Nomi et qu’Alyson Ray avait quitté le métier. J’ai pris Ramon Nomar,
HPG avec lequel j’avais envie de bosser depuis un moment, Phil, Liza del Sierra,
Michaël Cheritto, Cynthia Lavigne et Mahé (que je ne connais pas mais qui m’avait
été recommandée par John B.Root). Et pour m’épauler sur le tournage, j’ai
fait appel à Holo, un copain assistant dans la merde, et dégoté Julius, un jeune ingé
son Belge, vu que Mike me fait faux bond, engagé sur une série télé.
Tout a commencé à s’organiser début septembre, en même temps que le montage de
« Ma nuit chez Eve ». Le principe d’une lecture générale avec les comédiens était
acquis ; nous avions calé la date depuis un moment ; tout le monde avait été prévenu, les
scénarios envoyés et une salle réservée à la Maison des Auteurs. J’avais l’intention
de marquer le coup, que les gens se sentent réellement investis. Tu parles ! Evidemment,
Tiffany ne pouvait pas être présente ; ensuite ce fut au tour d’HPG de se désister.
Tiffany est à Barcelone en ce moment, où a lieu un salon érotique. La manifestation se
termine aujourd’hui, mais Tiffany reste une semaine de plus pour enchainer des scènes
gonzo avec diverses compagnies – ils font ça chaque année, profitant de la présence
sur place de nombreuses actrices, de l’Est notamment. Donc Tiffany va se faire défoncer
toute la semaine, et rien ne garantit qu’elle arrivera à temps sur le tournage
du « démon ». À l’origine, selon la première version du plan de travail, je devais
commencer par une journée tranquille, avec seulement Phil et O., que de la comédie, ce
qui m’aurait permis de souder leur couple et de démarrer à la coule, mais pour de
stupides raisons (notamment la présence supposée de l’équipe du « Journal du Hard »,
qui finalement ne viendront pas), j’ai dû modifier le plan de travail. Du coup
le premier jour je me retrouve avec deux grosses scènes hard à tourner, dont une avec
Tiffany, la première de la journée qui plus est. Tiffany qui sur « Eloge de la chair »
était arrivée avec un jour de retard ; j’avais pu me retourner, mais ce ne sera
pas le cas cette fois-ci. En outre, sur « Eloge », Tiffany n’avait qu’une
seule scène hard sur cinq jours de tournage ; ce qui fait que la scène fut une franche
réussite, avec une Tiffany était gonflée à bloc.
Au cas où ça vous aurait échappé, « Eloge » est passé hier soir sur Canal+, c’était la première diffusion. Nous l’avons regardé avec ma femme. Je vous avoue que ça m’a fait redescendre d’un cran - voire dégringoler de l’échelle toute entière. Hormis cette fameuse scène avec Tiffany, Greg et Phil, qui est réellement habitée, le reste du film est franchement moyen. Je considère « Propriété privée » comme bien plus intéressant. « Eloge de la chair » ne raconte pas grand chose. Evidemment, les scènes de cul sont réussies, belles et fortes dans l’ensemble, et ni crades, ni gratuites. Parfois un peu mièvres cependant : j’ai l’impression que je cède de temps à autre à un romantisme béat un peu stupide. Impressionné sans doute par la beauté incandescente de certaines actrices et leur sexualité débridée. Cela dit, quand on voit l’actu porno au « Journal du hard », comme hier soir, je ne suis pas mécontent d’apporter un peu de naïveté et de tendresse dans cet univers ravagé par l’outrance gonzo. Le gonzo tel qu’il existe aujourd’hui n’a selon moi aucun intérêt si ce n’est celui de témoigner d’un déréglement des fonctions cérébrales de pas mal de gens dans ce bizness – et par extension d’une partie du public. Tiffany ne partagerait pas forcément cette opinion, elle qui adore se faire démonter sur des tournages à trois balles. Cecilia non plus, qui il n’y a pas si longtemps a pleinement honoré toute une équipe de rugbymen dans un club libertin. Mais ça, ce n’était pas pour un film, c’était dans sa vie, ce qui n’a rien à voir. Dès lors que c’est pour les besoins d’un film, vous cessez d’être une femme, vous vous retrouvez dépossédée de tout libre-arbitre pour devenir un objet, un morceau de viande rémunéré. Cherchez le mec derrière et vous aurez l’explication. Avec Cecilia, il n’y a pas de mec derrière. C’est parce qu’elle en a envie qu’elle se livre aux niqueurs ; elle pourrait dire non ; les mecs qui font la queue pour la sauter, je suis sûr qu’ils n’en mènent pas large, impressionnés par sa furie, son ardeur sublime que j’ai eu le privilège de filmer ; bref, ils la respectent. Ce n’est pas le cas des hardeurs qui font du gonzo, qui eux sont obligés d’assurer, de faire la scène, et pour cela dépouillent la fille de toute identité : elle devient l’objet sexuel par excellence ; ils peuvent l’insulter sans complexe, car la fille, a fortiori quand elle est etrangère, ne comprend pas un traître mot de ce qu’elle entend ; et au final il ne reste plus qu’à lui juter dans la gueule après lui avoir comblé les orifices avec deux, trois, voire quatre membres turgescents. Mon rêve serait d’inverser les rôles : refiler des godes-ceinture aux filles, charger un mec au Viagra, et roule ma poule. Qu’ils connaissent eux aussi les affres de la défonce humiliatoire (merde, je crois bien que j’ai inventé un mot).
Donc la force d’ « Eloge », ce qui m’a valu des compliments, c’est la qualité des scènes de cul, et leur intégration à une histoire, qu’elles résultent de relations intersubjectives, et soient soutenues par des sentiments : désir, jalousie, passion, provocation, etc. La direction d’acteurs n’est pas trop bâclée, la mise en scène est fluide et par moment inspirée même si en grande partie improvisée, mais l’image, nom de Dieu, ça reste quand même de la video pourrie à trois balles. Heureusement que je commence à cadrer pas trop mal et que j’arrive à saisir des instants de vie qui font que ça ressemble un peu à du cinéma. Et puis je suis malin, je mets de la musique par dessus et ça le fait. Alors quoi, je suis un putain de charlatan ? Il y a de ça, désolé. Je vous présente mes excuses. Il faut bien vivre, quoi. Bosser. Gagner sa croûte. Ecrire et réaliser, je ne sais rien faire d’autre. Quant à mes relations avec les filles, cette soit-disant fascination que j’éprouverais à leur égard, j’en suis revenu. Pour la simple et bonne raison qu’hormis Cecilia, qui entre véritablement corps et âme dans mon projet, les autres s’en fichent éperdument. Elles niquent et prennent la thune, c’est à peu près tout. Apprendre un texte, jouer la comédie, s’intéresser au sens d’un film, elles s’en balancent. Quant à leur beauté, je le dis tout de suite, les Françaises c’est loin d’être le top. Peu de choix aujourd’hui, on se rabat sur les mêmes. Je sauve la face avec Suzie Diamond, une Slovaque absolument ravissante, qui sera au moins un élément de motivation lors de ce tournage. Hola, je vais encore me faire des ami(e)s. Mais c’est vrai que je suis las. Je croyais mener un combat, en fait je suis une sorte de Don Quichotte ridicule. Je ne crois plus trop à cette histoire de faire du cinéma avec le porno. C’est tellement compliqué. J’en suis là à une semaine de tourner « le démon » qui est un vrai projet de cinéma. Comment vais-je m’en sortir ? Voilà un putain de suspense à trois balles, parce qu’à l’arrivée, il y aura toujours un film, un DVD, de la branlette à profusion.
Pour les mecs, en plus de Phil, HPG, Ramon et Michaël, je vais travailler avec Pierre, un pote à moi comédien, qui bosse régulièrement dans le théàtre, sur de vrais textes, de belles pièces, et que j’ai dirigé dans le temps dans des court-métrages ; Pierre relèvera le défi de jouer pour de vrai dans un porno, ce qui l’enchante. Pas de scène de sexe, bien sûr, mais beaucoup de texte. Pierre interprètera un réalisateur cinglé, habité, une projection de moi en quelque sorte – enfin, y’a intérêt à ce qu’il soit plus marrant que moi. Coincé dans un fauteuil roulant, il dirigera son petit monde en vitupérant des conneries en permanence, citant Robespierre et gueulant « moteur » à tout bout de champ. Le film dans le film se déroule en costumes, dans une époque indéterminée, mi-Lumières mi-Arsène Lupin, avec un dialogue très châtié. C’est une sorte de série Z, à la Jess Franco. Comme accessoire rigolo, j’ai fait fabriquer par un copain sculpteur un phallus énorme, quarante centimètres de hauteur pour un diamètre de vingt-six, un vrai monstre, couleur bronze, légèrement incurvé, brillant, magnifique, que les filles caresseront nonchalamment.
L’histoire se déroule dans un château ; il y a la maîtresse de maison (jouée par Liza del Sierra) et ses deux filles (Tiffany et Suzie Diamond). Le père de Suzie Diamond (et donc mari de Liza) a été victime d’un sort qui l’a transformé en démon (j’ai fait fabriquer un masque, après moulage du visage de Phil). Depuis lors, le démon erre dans les environs en semant la terreur, à la recherche de jeunes filles vierges qu’il viole avec force grognements (à la suite de quoi les filles sont atteintes de démence). La clef de son salut c’est sa propre fille, Sybille (jouée par Lila qu’interprète Suzie Diamond), car seul l’amour d’une vierge pourra lui rendre son humanité, une vierge du même sang que le sien. J’ai choisi Suzie sur le site d’une agence de casting praguoise. À l’origine, je voulais travailler avec Claudia Rossi, que j’avais dirigée dans mon premier film, « Prague Experiment », mais Claudia a signé un contrat d’exclusivité juste au moment où je lui ai proposé le boulot. Pas de veine. Il faut dire que Claudia est une star maintenant, alors qu’il y a deux ans et demi, quand j’ai tourné « Prague », elle débutait ; toute fraîche, jolie comme un cœur, troublante à souhait. Je lui avais fait jouer une muette ; c’est une tactique que je réédite dans « le démon » : Suzie Diamond interprétera la sœur muette de Tiffany ; elle communiquera par télépathie avec elle et avec sa mère Samantha jouée par Liza del Sierra. Comme beaucoup de filles de l’Est, Suzie Diamond a un physique de mannequin : fine, gracieuse, élancée, cheveux noirs, yeux bleus, bref, ravissante. Et la réputation d’être sérieuse et professionnelle. Elle sera peut-être déçue par ce que je lui ferai faire, mais bon, son personnage n’est pas le plus sexuel. Liza del Sierra au contraire jouera une parfaite bouffeuse de mecs, dont tous les hommes tombent amoureux, une insatiable qui aura droit à la seule DP du film.
Je n’ai pas confié à Liza ce rôle pour la puissance de ses prestations sexuelles, mais parce que c’est une très bonne comédienne, qui m’a ravi dans « Ma nuit chez Eve ». Le problème, je m’en suis rendu compte en lisant le texte avec elle, c’est que si elle est douée en jeu « naturel », le langage châtié du film dans le film, ce sera une autre paire de manches. Le seul moyen d’obtenir quelque chose d’intéressant, et de poignant, c’est d’arriver à la faire jouer de façon théàtrâle, posée, solennelle, ce qui n’est pas gagné. Suzie Diamond jouera une jeune vierge apeurée qui ne connaît rien aux choses du sexe (sic), mais a très envie de les découvrir, ce que se propose de lui faire sa sœur Sonia interprétée par Tiffany, avant que ne survienne Dodo (Ramon Nomar). Dodo est l’ange blanc ; il est doté d’une puissance sexuelle hors-norme ; bref, seule sa bite peut rendre leur santé mentale aux jeunes filles que le démon a possédé. Donc Dodo baisera tout le monde, mais sans éjaculer car il ne peut se permettre de dilapider son énergie.
Dans le film dans le film il est donc question d’inceste, de viol, d’initiation sexuelle. Et à la fin, a lieu une fête de fin de tournage. Deux filles du village d’à côté, qui ont épié le tournage, viennent pointer le bout de leur nez. Elles seront déniaisées par deux hardeurs tandis que Phil se tapera Liza, Tiffany et O. Et à l’aube, massacre général : un inconnu tire sur tout le monde. C’est sans doute le père d’une des villageoises, sans que cela soit explicité. Val reste la seule survivante. Val, qu’interprète O., est une jeune femme libre, héritière de fraiche date, qui débarque dans le château invitée par son propriétaire et producteur du film, en fait absent. Au fil des jours, Val, d’abord surprise de tomber sur un tournage de cul, s’intègre à l’équipe, trouve tout le monde super sympa, s’amourache de Phil et finit par devoir remplacer au pied levé Suzie Diamond, blessée par la chute d’un projecteur. Val va donc devoir s’improviser actrice et jouera une scène avec le démon, soit Phil, dont elle est un petit peu tombée amoureuse. J’attends d’O. pour cette scène un mélange de honte, de peur et de désir. Coton, non ? O. est pleine de bonne volonté, elle n’est pas idiote, mais le challenge est difficile. Enfin, bon, tout ça c’est de l’ordre de l’intention, mais c’est sacrément relevé. Le tournage représente à mes yeux, et aux yeux de Val, comme à ceux des deux villageoises interprétées par Cynthia Lavigne et Mahé, une communauté libertaire soudée autour d’un projet créatif unique. En filigrane, le thème du film est celui de l’utopie qui à mon sens n’est absolument pas un concept has-been. « Le démon » aura des airs d’hymne à la liberté dans un contexte, incarné par le tueur de la fin, de plus en plus réactionnaire (songez à ce qui nous attend en 2007, entre ce petit Hitler de Sarkozy et Royal la catho-coincée).
C’est en retouchant le scénario pour Max que j’ai eu l’idée des villageoises et du final macabre politiquement incorrect. Canal voulait aussi un peu d’exotisme, alors j’ai rajouté une ouverture en Guadeloupe, où s’est exilée Val après la tuerie terminale. C’est là qu’on la découvre au début du film. Cette partie, je la tournerai en novembre. La partie dans le château se tournera du 16 au 22 octobre, dans un château à Mons (Belgique). Je suis très content du décor. Du casting aussi, finalement, même si je suis inquiet et que mes choix furent limités. Liza a imposé son petit ami sur le tournage. C’est comme si moi je venais avec femme et enfants. Ce que je pourrais me permettre, mais bon, je ne trouverais pas ça très sain pour l’efficacité du boulot. Déjà qu’aujourd’hui je suis à moitié parti, en tout cas dans ma tête, ce qui est parfois pénible pour ma femme – sans parler de ma libido à zéro. Mais c’est comme ça, et je crois qu’elle comprend, même si elle râle.
J’avais donc organisé une lecture, et elle s’est cassée la gueule. J’aurais dû faire cette lecture il y a trois semaines, si ça se trouve j’aurais réussi à réunir tout le monde. Mais bon, tant pis. C’est la vie, comme on dit. J’ai quand même vu séparément Liza, O. et Tiffany. Tiffany qui m’a fait un peu de musique pour « Ma nuit chez Eve ». J’ai été agréablement surpris par ce qu’elle compose, je m’attendais à de la soupe débile, et c’est pas mal (je le lui ai dit, ce qui l’a fait marrer). Par contre, elle ne m’a pas accordé grand chose sur « le démon », on a juste survolé deux séquences (un mec était présent chez elle et apparemment ça posait problème de lire le scénario en sa présence). Comme d’habitude, Tiffany ne connaîtra pas son texte, et elle sera saturée de cul vu qu’elle aura bossé toute la semaine. Du coup, je ne sais pas trop ce qu’elle va donner (elle a quand même quatre scènes hard !). Niveau texte, je lui ai réservé quelques perles comme « les hommes ne manquent jamais d’excuses bidon pour profiter des femmes ». Deux mots sur O. tout de même : gentille, bosseuse, pas chieuse. Jolie. Ça fait plus que deux, mais ça reste succinct. La suite nous en dira plus.
Vendredi 13 octobre 2006
Je suis à Paris. J’écris depuis Daumesnil, assis dans un café ; j’attends Henri. Et j’ai la pêche, avec un bon mal de crâne des familles aussi, je dois le reconnaître. Hier soir je suis allé boire un verre au resto de Phil, rue Dauphine. Enfin, plus précisément quatre whiskies (Glenmorangie). Et avant ça, deux demis à la terrasse d’un café en faisant le point par téléphone avec Estelle sur le plan de travail et la liste d’accessoires. On aura de bonnes journées, mais rien de démentiel, à part le vendredi, jour 5. Mais bon, ça tient la route. Bref, au total, j’ai pas mal bu. Je suis reparti du resto vers 23H00, après avoir discuté avec des copains de Phil qui tiennent un établissement je suppose branché rue Quincampoix. Nous avons parlé des rapports homme/femme, qui selon eux ont largement évolué ces dernières années. Sur le Net, ou même dans les clubs, les femmes n’hésitent plus à faire le premier pas et à brancher les mecs. L’explication serait la forte concentration actuelle de célibataires – et leur probable désarroi. Chercher le sexe, chercher l’âme sœur, je me sens très éloigné de ce phénomène si contemporain. Ensuite la conversation a viré politique et je me suis rendu compte à quel point est en train de s’installer une sorte de racisme soft, larvé. Sarkozy a réussi à diviser la communauté, dressant les gens les uns contre les autres ; les sans-papiers et les immigrés devenant le principal fléau que connaitrait notre pays. Que des gros beaufs aient ce type de jugement, il n’y a pas de quoi s’étonner ; mais venant de deux parisiens à la coule, eux-même issus de l’immigration une ou deux générations plus tôt (italienne et portugaise), qui tiennent un bar et fréquentent les boites à partouze, c’est autrement plus inquiétant. J’ai expliqué qu’ils se trompaient de cible : que le problème ne venait pas du bas de l’échelle, mais d’en haut. Que c’était tous ces enculés de grands patrons qui représentaient le vrai danger pour la République - danger largement occulté par la mode de l’insécurité lancée par Sarkozy. Dressez les citoyens les uns contre les autres, ils ignoreront leurs véritables ennemis (tous ces enculés de la Haute Finance et consorts). Bravo, habile stratège que ce petit Hitler.
Mon banquier est un mec génial. Je pense qu’une telle phrase a rarement été écrite. Sauf dans une agence de pub en vue d’une campagne débile pour telle ou telle banque. Mais je persiste et je signe. Mon banquier est vraiment un type génial. Et là je ne saute pas du coq à l’âne : je m’explique. L’autre jour nous étions allés le voir ma femme et moi parce qu’il voulait nous faire signer un peu de paperasse. Dans la foulée, on a passé une heure à parler politique. « Je suis pour la Révolution ! » a-t’il lâché d’un coup. Là j’ai enchaîné avec les premières mesures que personnellement je prendrais dans le cas où j’aurais le pouvoir :
- Destruction de toutes les écoles de commerce (le marketing et la propagande
publicitaire étant les principales armes du grand capital).
- Mise au ban des publicitaires, agences de com et toute leur clique foireuse.
- Exécution sur la place publique des grand patrons, de leurs affidés et autres actionnaires (fusillade ou pendaison, ça reste à déterminer).
A ma grande surprise, mon banquier a abondé dans mon sens, fustigeant tous ces enculés des assemblées générales, revenant sur le patron de Vinci qui est parti à la retraite avec plusieurs millions d’euros de bonus. « Le pouvoir d’achat des Français a chuté de 35% ces cinq dernières années », m’a t’il expliqué, chiffres à l’appui. Ajoutant que l’on ne comptabilisait pas le pétrole dans la consommation des ménages – encore une aberration. Nous nous sommes cependant opposés sur les moyens : mon banquier est un Républicain inconditionnel, alors que moi je ne crois plus guère en la démocratie (je me considère comme un utopiste). La Révolution culturelle maoïste reste pour moi un exemple de remise à plat d’un système – même si aujourd’hui, en Chine comme en Russie, la Révolution marxiste n’a conduit qu’à l’établissement d’un système dogmatique immonde au profit d’une poignées d’apparatchiks véreux. Et le Peuple, alors ? Dans nos sociétés soit-disant modernes, il s’abêtit devant la télévision. A un moment donné, la démocratie a été confisquée. Grâce à la complicité des médias et à la télévision en particulier. Mais je ne crois pas que l’on puisse parvenir à la Révolution par la démocratie. Seule la force aura raison du système. La violence pour répondre à la violence. Ceci rejoint ma théorie selon laquelle l’Etat est de droite. L’Etat est par définition oppressif. Il n’y a qu’à regarder la différence de traitement entre Papon qu’on libère et les membres d’Action Directe qu’on laisse mourir à petit feu en prison. Mais tout cela est bien loin du « démon », excusez-moi.
Donc je suis à Paris. Le film roule tout seul dans ma tête. J’ai acheté de la corde pour attacher les filles (le vendeur du BHV n’a pas sourcillé quand je lui ai indiqué l’utilisation que je réservais à mon achat), des perruques pour Liza (blanche), Tiffany (rose) et Suzie (verte). Cette dernière m’a posé problème : j’y suis retourné aujourd’hui pour la prendre, hier je n’étais pas sûr de mon coup, mais finalement c’est très bien comme ça (à vrai dire cette perruque verte m’a obsédé toute la soirée) : les filles seront colorées. Et puis la perruque de Suzie, mise sur Val à la fin, indiquera qu’elles interprètent le même personnage : qu’elle a pris sa place. Je compte charger pas mal le make-up : fond de teint blanc à la « Barry Lyndon », mais les lèvres et les yeux super-glamour. Emilie et Alexandra (mon renfort maquillage) vont s’éclater. Alex m’a accompagné dans mon shopping. On a acheté des impacts de balles en silicone pour la fin, un cache-œil, du pento pour gominer les cheveux de Michaël et j’ai loué une belle cape pour le démon. Le cache-œil reviendra peut-être à Pierre : Victor Duchemin dans la lignée des réalisateurs borgnes - Nick Ray et consorts - en plus de son hémiplégie. Etant cloué dans un fauteuil roulant, la façon dont les scènes hard seront mises en scène relèveront de son imagination, de ce qu’il a dans le crâne, et non de la réalité de son tournage - ce sera une représentation fantasmatique. En gros, Victor Duchemin fantasme le cinéma plus qu’il n’en fait (un peu comme moi, sans doute : pas terrible comme constat, non ?).
En arrivant mercredi soir, j’ai fait la rencontre d’HPG. On s’est retrouvé place de la République et on est allé se poser au bar de l’Hollyday Inn. HPG est un mec intéressant ; on va bien s’entendre à mon avis. Il m’a donné l’impression d’être sérieux ; au moins il saura son texte – mais il n’en a pas beaucoup, son personnage est taciturne. Il aura quatre scènes hard. HPG travaille actuellement sur son prochain long métrage, mais il n’arrête pas sa carrière pour autant, à cause d’une libido compulsive. HPG a besoin d’être hardeur pour assouvir ses pulsions. Au moins ça a le mérite d’être clair. Le lendemain, soit hier, j’ai vu mon ami Pierre. J’avais peu dormi, très excité après ma rencontre avec HPG et la pression du film qui monte dans ma tête. Je rallumais toutes les cinq minutes pour griffonner des notes dans mon scénar. J’ai une vision de plus en plus précise de la façon dont je vais mettre en scène les séquences de cul, avec l’équipe de tournage. Avec Pierre, nous avons lu le texte, enfin, ses séquences principales. Je l’ai bombardé d’informations, ça n’a pas eu l’air de le saouler ; il a pris des notes et m’a dit que ça allait l’aider. Ça va être un pied terrible de le voir jouer. Mon inquiétude principale reste O. Mais bon. J’ai trop la pêche maintenant pour me bloquer sur ce genre de détails (sic). De toute façon, le monde est avec moi : vous connaissez ma théorie des signes ? Et bien figurez-vous qu’en ce moment je réécoute en boucle Neil Young (suite à la lecture du bouquin de Nick Kent, recueil d’articles rédigés entre 1970 et 2000). Bref, hier, on mangeait un morceau dans un bar rue Jean-Pierre Timbaud avec Pierre, et soudain, qu’est-ce que balance la radio ? « Heart of gold ». Ce genre de truc me scotche, on n’y prend jamais garde, aux signes, mais ils indiquent juste que vous êtes en harmonie avec le monde. Tout ça pour dire que j’ai complètement dépassé mes doutes et ma lassitude d’il y a quelques jours. Rien de tel que l’action, et là je suis dans l’action, alors advienne que pourra. « Le démon » sera un vrai film ou ne sera pas.
Samedi 14 octobre 2006
Il est minuit passé et je suis allongé en face d’une bite. Figurez-vous que je ne savais pas où mettre la sculpture de Jean-Michel, je vous parle de la bite de quarante cm couleur bronze, et bien dans ma chambre, la chambre de Val, il y a des sortes de piliers tronqués, des socles genre Grèce Antique en stuc, et cinq murs en plus de celui contre lequel repose ma tête, et bien j’ai mis le socle au pied du lit, un grand lit dans une très grande chambre, et sur le socle j’ai posé la bite, qui se dresse comme ça au pied du lit. Le décor fait très Kubrick (et pas que les chambres : le salon et l’entrée également ; ça sent le zoom à plein nez). Tout ça donne envie d’éclairer. Mais je ne sais pas comment. Je crois que le mieux c’est de ne toucher à rien et de pousser le gain (voilà une phrase qui me grillera définitivement auprès du syndicat des chef-op).
Nous avons récupéré Ramon à l’aéroport de Bruxelles ; toujours aussi sympa. On s’est installé dans le château. Avant on avait mangé dans un resto pseudo-mexicain à Mons (on est allé en ville : curieuse impression, vue d’ici la Belgique semble un pays très exotique, alors qu’on n’est qu’à vingt bornes de la frontière). La route fut longue et on avait la dalle. J’avais retrouvé Holo plus tôt, à 13H00 porte de la Chapelle (au bar-tabac le Celtic). Ensuite on a filé sur l’A1. Je m’étais réveillé vers 9H00, j’avais mieux dormi. Et là je suis crevé. Mais heureux, aux anges. Demain, grosse journée de préparation de décors, organisation, installation électrique, éclairage. Puis le soir nouvel arrivage. Phil, Pierre, les filles, Tarmi.
Max et Estelle sont passés cet après-midi ; ils amenaient le matériel, la régie, puis ils sont retournés au salon de la Louvière où se produisent Liza, Cecilia et O. (séances de dédicace, show devant des cohortes de fondus du sexe bavant pour les actrices porno, ambiance glauque assurée). Avec Max, nous avons évoqué le cas Tiffany ; il ne reste plus qu’à prier. Et puis la bonne nouvelle pour « Ma nuit chez Eve » : Henri, que j’ai donc vu hier à Daumesnil, a complètement adoré. Selon lui ce serait mon meilleur film – il n’a peut-être pas tort. Mais je me doutais que ça lui plairait, le côté film d’auteur, très naturaliste, le personnage féminin que l’on suit ; il a trouvé ça très bien joué, très juste, surprenant ; il insiste pour que je poursuive dans cette voie. Je lui ai dit, un peu dépité, qu’après « le démon » je voulais faire un film qu’avec des filles de l’Est. A la différence d’« Eloge de la chair », qui patit du peu de moyens, l’esthétique de « Ma nuit chez Eve » en fait un bon produit pour la télé, avec ses parti-pris trash et hypnotiques (Henri a relevé la forme répétitive de la musique).
Lundi 16 octobre 2006
Il est une heure du matin. Tarmi dort dans ma piaule cette nuit (ça me rappelle Prague). La distribution des chambres a été chamboulée. L’hôtel prévu était lugubre, on s’en est aperçu tout à l’heure avant le diner. Du coup Max et Estelle se tapent le logis moisi, les chambres minus sans salle de bain et Tiffany dort au château, ainsi que Liza et Boris (son petit ami), Cecilia et Pierre. Cyril et Emilie aussi héritent de l’auberge. Le diner était passable. On était crevé. Sans porter de toast je me suis quand même levé pour balbutier quelques mots, remerciant tout le monde d’être là, et d’avoir accepté de participer à cette aventure. Pourquoi suis-je si émotif ? Pourquoi tout ça compte-t-il autant pour moi ? Après tout, ce n’est qu’un film de cul, une équipe de gens plus ou moins motivés. Ensuite on est revenu tous au château et on a fait le point. Demain PAT à 11H00. Make-up à 9H00 pour O. et 10H00 pour Cecilia. Séquence 44 dans la cuisine avec Pierre, Phil en démon, O. et Cecilia. Phil a essayé le masque tout à l’heure, il est terrible ; ça marchera au poil.
On avait eu une grosse journée avec Holo. Ramon est resté dans sa chambre la plupart du temps, il s’est levé tard. Holo et moi on a préparé les décors intérieurs, salon, chambres, déplacé des meubles, installé une table régie, aménagé un coin pour les accessoires, rangé les costumes dans une pièce spéciale, mis la lumière, fait des essais dehors, équipé l’antre du démon – on a déniché des trucs de camouflage qu’on a tendu autour du lit. On a installé la mandarine, celle qui doit tomber, elle est suspendue au-dessus d’un matelas gonflable sur lequel on jetera une tenture rouge. Je n’avais pas pensé au froid, mais les gens vont se cailler quand on tournera les scènes dans l’antre du démon. J’espère qu’on a prévu assez de couvertures. Finalement nous sommes une équipe assez nombreuse. Treize actrices et acteurs, les compagnons, les techniciens, les photographes - plus celui de Hot Video qui vient demain. Tiffany était crevée et là elle mate un film avec Phil. J’espère qu’elle sera en forme demain parce que la 14 est une grosse séquence. Elle sera l’étalon des scènes de cul. Capter cette vérité à travers la fiction. Beaucoup de texte, deux axes, des gros plans, du dialogue. Scène emblématique du film. Avec Cecilia et HPG.
Mardi 17 octobre 2006
Il est minuit et demi. Je ne sais pas qui est en train de baiser mais des gens sont en train de baiser en ce moment ; les murs tremblent et j’entends les cris d’une femme. Je crois que c’est Cecilia qui se fait prendre. En tout cas pour une première journée ça s’est bien passé. Il y a des choses réussies, d’autres qui m’ont semblé moins bien. Mais comme de toute façon je redécouvre tout au montage, il est inutile de gamberger. La scène Marianne-Dodo a été super ; j’ai fait des beaux plans, beaucoup de soft à ma grande surprise. Liza était très belle ; et elle a bien sorti le texte. Beaucoup se sont étonnés dans l’équipe de la qualité de son jeu. La perruque blanche lui va très bien. Celle de Tiffany est rose. Tiffany était magnifique elle aussi ; son corps est dodu ; énergique. La scène avec elle, Cecilia et HPG s’est bien passée mais ça a été compliqué : pièce trop petite, trop de choses à gérer, je ne savais pas comment m’y prendre et la scène était balèze avec beaucoup d’aller-retour entre le film et le tournage. Bref, je ne sais pas trop ce que ça va donner – enfin, il y aura toujours des plans à monter au bout du compte. Et puis quand même, il arrive toujours quelque chose d’imprévu, comme la main de Cecilia disparaissant dans la chatte de Tiffany. Ça s’est fait comme ça, avant même le gode. Voyez-vous ça, un tournage où les filles se lâchent. J’étais en train de cadrer le visage de Tiffany, savourant son expression si érotique, et puis je descends vers sa chatte, et là je me fige, parce que quelque chose cloche. En fait il MANQUE quelque chose : les doigts de Cecilia. Elle a la main enfoncée jusqu’à la garde dans le vagin de Tiffany. Alors là, je vous explique pas comment il faut rester concentré pour ne pas trembler. J’ai senti la sueur couler dans mon dos, sur mon visage. J’ai continué à tourner et puis on a coupé. Cecilia a expliqué, toute innocente, qu’en fait c’était la faute de Tiffany, qu’elle s’était empalée d’elle-même sur sa main. Qu’elle n’était responsable de rien. Tu parles. Cette scène avec Tif, Cecilia en rêvait depuis longtemps. Du coup la partie lesbienne de la scène assurera grave. Je ne sais pas si j’ai réussi à intégrer l’équipe dans la scène. Ce sera mieux réussi dans la 33 avec Marianne (Liza). J’ai permis à Boris (son petit ami) de rester dans la pièce pendant la scène. Je ne suis pas sûr que ce fût une bonne idée. C’était une grande chambre, Holo a fait un bel éclairage. Le plafond et les murs sont bleus.
Je suis fatigué et je me demande vraiment à quoi va ressembler ce film. Une sorte de variation sur l’érotisme ? Un délire poétique ? Un navet débile ? C’est un film qui questionnera plus la pornographie qu’il ne sera pornographique. Curieusement (mais en fait pas curieusement du tout), c’est la version érotique qui m’attire le plus. Va falloir corriger ça et faire du bon gros hard demain. Et demain nous avons : la séquence 13, le repas à table dehors ; les séquences 7 et 11, quand O. surprend la scène de cul en train de se tourner, puis rêve qu’elle y prend part. Ça sera super quand elle poussera les portes battantes et découvrira la banquette bien centrée devant la cheminée avec Tiffany attachée dessus en train de se débattre et Ramon qui la caresse pour la calmer. Si la lumière est la même qu’aujourd’hui, ça peut cartonner. Deux axes, de la longue focale. Comme j’ai fait avec Liza aujourd’hui. Et demain soir, scène avec O. dehors, et le démon. Le démon qui est d’enfer. Quand il entre dans le champ c’est à chaque fois génial.
Mercredi 18 octobre 2006
Il est presque minuit. On en est au jour 3 et tout va bien. Globalement, ça ne pourrait pas mieux se passer. On finit à l’heure, et j’obtiens à peu près ce que je veux. Hier je n’ai pas écrit parce qu’on avait terminé très tard, à 3H00 du matin. Ils annonçaient de la pluie pour aujourd’hui et toute la semaine, et on n’a pas voulu prendre de risque : j’ai décidé de tourner hier ce qu’on devait faire demain soir (toutes les scènes d’extérieur-nuit dans l’antre du démon). Et comme on était crevé ce soir, la grosse scène hard avec Tiffany, Suzie et Ramon, on la fera demain. Elle devait se dérouler dans la chambre de Rose (où on a tourné la 14), mais celle-ci étant trop petite, pas commode à filmer, j’ai décidé de la déplacer dans la chambre de Samantha, où on a tourné ce soir la 22 avec Liza et Suzie, quand Samantha, la mère de Sybille, lui révèle le secret du démon. J’ai été content, mais je ne sais absolument pas ce que ça signifie ni ce que ça dégagera en terme d’émotion. Aidé d’un miroir, j’ai doublé les axes, filmé les deux regards possibles avec l’équipe dans la profondeur de champ derrière Suzie. Sautes d’axe en veux-tu en voilà. Je ne sais vraiment pas ce que ça va donner. J’expérimente, quoi.
Ce problème de la présence de l’équipe m’oblige à cogiter et je le gère différemment selon les séquences parce que j’ai peur que ce soit trop répétitif. Mais les plans sur l’équipe, je peux les garder ou pas au montage. M’en servir comme transition. Demain je commencerai par ça, et le démon à la fenêtre, puis je ferai la scène (DP Liza, HPG, Michaël). Cet après-midi on a tourné la séquence 25 dans la cuisine où Agathe (Cecilia) se fait baiser par le démon (Phil) puis par l’inspecteur (HPG). Ça a été une grosse partie de rigolade, avec la lumière qui chutait, on a mis des projos, j’avais une chouette lumière. Cecilia a d’abord eu des spasmes orgasmiques avec Phil (vaginale), ce qui l’a obligé à faire une pause, puis des pertes douteuses avec HPG (sodomie), ce qui l’a rendu malade (au sens figuré). La pauvre. Sa seule scène, là où elle devait s’éclater, et il y a ce pépin. Elle était mortifiée. Enfin, Cecilia se rattrape toujours : elle baisera avec HPG toute la nuit. Mais bon, l’ambiance est tellement bonne que rien de grave ne pourrait arriver. Enfin, je dis ça ce soir, parce que c’est cool, il est tôt, j’ai tourné la 22 (séquence emblématique où est posée toute la problématique du film : ce qu’on peut ou ne peut pas montrer, l’équipe dans le champ en étant l’exemple, autrement dit c’est le thème de la pornographie), et ça s’est plutôt bien passé (on a obtenu un silence quasi-religieux : une première). Mais hier, ce fut une autre danse.
On avait donc pris la décision de tourner toutes les séquences dans l’antre du démon, et la perruque verte est arrivée. Suzie était arrivée dans l’après-midi, et j’ai pu constater que je n’avais pas fait d’erreur en la choisissant. Suzie est une Slovaque d’un mètre quatre-vingt, aux cheveux noirs et aux yeux clairs, très très jolie, gaulée comme un mannequin, corps longiligne, petits seins, beau cul, un mélange de Jennifer Jones et de Teresa Russel. Gentille, pas idiote, qui pige ce que tu lui demandes. Suzie, au passage, a été estomaquée en découvrant la jaquette d’un film qu’elle a tourné pour Dorcel et dont une réclame figurait dans un Hot Video qui trainait dans la pièce-détente (sur les tournages de cul, il y a toujours des exemplaires de Hot Video qui trainent, les mecs et les nanas se les échangent, commentant leur propre actualité : c’est comme de laisser trainer un numéro de « Valeurs actuelles » dans une agence de com) ; bref, sur la jaquette (un « Pornochic » je crois, la série de Bodilis), on lui avait refait les seins : elle avait la poitrine de Priscilla ! Suzie a des petits seins adorables, mais chez Dorcel ils ont dû estimer que sa beauté naturelle ne suffirait pas pour appâter le chaland – chez eux, un film est un produit avant tout, et des gros nichons un atout supplémentaire pour le vendre. Bref, Suzie était mortifiée. Ce qui ne l’a pas empêché d’avoir la banane quand elle a eu enfilé la chemise de nuit blanche. Jusque là tout allait bien. Ensuite la perruque verte : nickel. Bon, visiblement, Suzie ne pige qu’à moitié ce dont il est question, mais elle s’en fiche, ça la fait marrer – et ça la change des porte-jarretelles à la Dorcel. De toute façon, comme ça au moins le personnage existe. Il se trouve que cette vierge innocente a des cheveux verts et mesure un mètre quatre-vingt, que sa mère et sa sœur sont jouées respectivement par deux petits gabarits : Liza et Tiffany. Suzie porte des adidas et c’est comme ça qu’elle a couru dans la forêt. Plusieurs fois. Et qu’elle a trébuché sans broncher. S’est relevée. A couru. Est tombée par terre. Et là le démon vient se pencher sur elle et elle s’échappe à nouveau – dans un éclair de lucidité, il reconnaît sa propre fille et ne la poursuit pas. Tout ça était très beau, réussi, et forcément ridicule. Mais quelque part ça marche, à un degré indéfinissable. Toujours ce décalage que je recherche et dont j’ignore si je le trouve et ce qu’il amène en terme de sens et d’émotion. Quelque part, je transforme en décalage poétique ou ironique mes faibles moyens. Toujours ce charlatanisme. Enfin, bon. Ensuite on essaye la chemise de nuit sur O., et on lui met la perruque, parce qu’elle prend la place de Lila/Sybille/Suzie, et là c’est la crise. O. refuse de mettre ça. Je discute calmement avec elle, avec Marc (son protecteur), et apparemment je lui fais comprendre des choses sur ce qui est en jeu : le film, son rôle dedans et le métier de comédienne. J’ai la vague impression que ma visite à Valenciennes et les heures passées à discuter du film et de son personnage n’ont servi à rien. Subjuguant Estelle qui assiste à la conversation, je dis à O. de se servir de sa colère et de son malaise pour jouer la scène. Et quand elle se tenait contre l’arbre, tétanisée à la perspective de jouer une scène de cul pour la première fois, ce ne fut pas raté.
Plus tard, quand ce fût au tour de Suzie et de Ramon de baiser dans l’antre du démon, l’autel s’est renversé pendant qu’on tournait. Ce qui n’a pas brisé la bonne humeur du couple. Ces deux-là s’entendent à merveille ; ils partagent la même chambre et ne se quittent pas d’une semelle. En fait, tout le monde dort au château sauf les photographes, les maquilleuses, Max, Véro et Estelle - et bien sûr O. et son compagnon qui regagnent chaque soir leurs pénates à Valenciennes. Bref, pendant la scène, le matelas pneumatique a basculé, s’est retourné sur le couple. Pauvre Suzie ! En trébuchant plus tôt dans la soirée, alors que l’on tournait la poursuite dans les bois, elle s’était faite une estafilade au visage, ce qui n’est pas très malin. On a dû la repoudrer pour cacher la plaie superficielle mais suintante. Il est tombé quelques gouttes, mais on a pu aller au bout. J’avais envoyé se coucher les autres (l’équipe) plus tôt, en me débarrassant des plans avec eux, parce qu’ils commençaient à être dissipés. C’est bien là le problème : ils sont inactifs. Leur présence se résume à quelques plans qu’il faut tourner avant la scène sinon ils foutent la zone, HPG sortant des vannes sans arrêt. Il faut reconnaître que c’est un sacré rigolo. Il est très agréable de bosser avec lui, et ce qu’il fait dans le rôle de l’inspecteur est très bien – enfin, j’attends de voir les rushes. Je ne fais pas très attention au texte et ça risque de me jouer des tours ; le film sera truffé aussi de faux raccords. Personne ne fait gaffe à rien. C’est déjà le bordel dans les accessoires, les costumes, le matos lumière (alors qu’on avait tout bien rangé et organisé avec Holo). Les gens s’étalent, foutent leurs ordinateurs et leurs affaires n’importe où.
Quant à O., elle cogite, je pense. Elle a décidé de se glisser dans le truc, malgré son mal-être. J’ai été sympa : je lui ai laissé porter une robe très exhib ce soir. Mais finalement j’ai fait un gros plan sur son visage, du coup on ne voit pas qu’elle porte une robe ras la foune. O. ne sait pas que ce sont les visages qui m’intéressent ; alors qu’elle soit en jeans ou en mini-jupe, ce qui compte c’est l’expression de son visage, son regard. Et jusqu’à présent j’obtiens à peu près ce que je veux. Ce qui n’est pas son cas, elle qui ne rêve que de paillettes, d’être mise en valeur telle un bijou dans un écrin. Alors forcément elle se sent frustrée car son personnage ne jouant pas dans le film, O. n’a pas droit à une belle robe et un maquillage glamour comme Liza et Tiffany. Les maquilleuses font du très bon boulot : Tif et Liza sont magnifiques. De plus, elles prennent goût à tout ce tralala et on les voit garder leur perruque pour fumer une clope dans la pièce-détente. La conclusion que j’en tire, c’est que j’ai du mal à travailler avec les « stars », je veux dire avec des filles qui pensent avant tout en termes d’image, de notoriété. Moi je cherche des actrices, pas des vedettes. Des gens normaux, comme Tiffany, Liza, Cecilia, Suzie et les garçons. Et encore : Liza prétend ne pas aimer le cul, ce qui est un comble pour une actrice X, et la rend un peu limite par rapport à mon système. Mais sa beauté et son jeu servent mon projet. Faire un film (et le réussir) dans les conditions qui sont les nôtres est quelque chose de tellement compliqué qu’il est préférable de ne pas s’encombrer de gens moyennement motivés ou qui sont là sont pour de mauvaises raisons. Mais tout cela part de malentendus : mon envie de travailler avec O. était sincère, et la sienne aussi sans doute ; simplement on s’est gourré. Ça arrive et ça ne mettra pas le film en danger ; il existe déjà, et continue à se fabriquer.
Hier, on avait commencé avec la séquence 7 dans le salon kubrickien. Tiffany et sa perruque rose attachée au canapé, et Ramon qui se pointe avec sa bite en érection. J’ai fait une version érotique totale de cette scène, tellement l’atmosphère était intéressante. J’ai même laissé l’équipe en profondeur de champ. C’est jusqu’à présent la scène où je pourrai le plus intégrer l’équipe de tournage (ce qui est une aberration car à ce stade-là du récit, Val n’a pas encore vu l’équipe). Il m’avait semblé que Tiffany faisait la tête, et bien non, elle se concentrait, comme elle me l’a dit plus tard. Et elle m’a surpris, elle a assuré comme un chef. La scène, qui dans le scénario est très brève, je l’ai développée à mort. Avec à la fin Val qui apparait dans le rêve et se fait initier à la pipe. Fausse éjac à la seringue. J’espère que ce n’est pas ça qui l’a destabilisée, de se prendre une giclée de shampoing au lait d’avoine dans la figure. Val rêve la scène, et doit se réveiller en se frottant le visage – geste tout simple qu’O. sera infoutue de faire quelques jours plus tard. En fait je pense qu’O. est destabilisée à cause de mes exigences ; elle ne comprend pas où je vais, et ce qu’elle fait là, et ça la panique, à la différence des autres qui, s’ils ne comprennent pas toujours (HPG blague et me charrie, Liza dit qu’elle ne pige rien), se donnent à fond parce que quelque part ils me font confiance. Et certainement aussi ont l’impression de participer à un vrai film, même s’ils n’ont aucune idée de ce à quoi il ressemblera. De l’avis d’Holo, les séquences de bouffe, quand ils sont à table, bref, dans leur quotidien d’équipe en train de réaliser un film, apportent beaucoup, créent une ambiance – il a beaucoup aimé le « Tu parles » de Liza après le speech de Victor – mais je pense qu’Holo a un petit béguin pour l’adorable Liza. Tout le monde a applaudi la première prise de Pierre qui avait travaillé son texte à mort et a été impressionnant ; je l’avais aperçu le matin même dans le parc en train de le déclamer. Sans doute cela ne représente-t-il pas un travail surhumain pour lui, mais les autres ont été bluffés. Je soutiens que ce n’est là qu’une question de motivation, de travail, d’envie. Et de talent aussi, dans le cas de Pierre. Pierre qui, comme moi, juge abjecte la façon dont les émissions télé comme celle de ce connard de Cauet exploitent le porno, en invitant des actrices juste pour amuser la galerie. Ça le choque profondément, et moi aussi.
Tout à l’heure, j’ai fait un lapsus, le premier de cet ordre depuis que je réalise du porno : parlant avec Liza, j’ai dit : « quand je te désire » au lieu de « quand je te dirige ». Ça ne me ressemble pas. J’étais fatigué, voyez. Si Liza est très belle, avec un cul à tomber par terre et des seins qui se sont embellis, elle me semble assez peau de vache dans son genre, mais attachante. Je ne vous parle pas de Tiffany ? Avec Tiffany, tout se passe bien. Je disais à Holo que c’était le troisième film que l’on faisait ensemble et que je ne savais pas quels étaient nos rapports. A chaque film j’ai l’impression de recommencer à zéro.
Comme je le disais, « le démon » se dessine plus comme un film sur la pornographie que comme un film porno au sens strict. Je veux dire, c’est un film qui parle de la représentation et de ses limites : qu’est-ce qu’on peut montrer, comment se situer par rapport à ça (l’ironie ? la théorie ? l’esthétisme ? l’émotion ?), qu’est-ce qui change au rapport à l’image quand ce qui est montré est déjà une mise en scène, avec un phénomène de distanciation (montrer l’équipe) qui complique la lecture du plan, est-ce que ça apporte autre chose ? De toute façon, le montage tranchera et c’est ce questionnement-là qui le rendra excitant. Ce que je révèle en montrant Victor en train de filmer, c’est ma position, même si c’est moi qui filme la scène et pas Victor, qui ne fait lui que la regarder (et la fantasmer, car c’est la vision fantasmatique de Victor Duchemin que je filme), mais le montage créera ce regard qui n’existe pas, donc ce que je découvre, et c’est presque un lieu commun, c’est que tout (le sens, l’émotion) est dans le regard. C’est pourquoi je suis parti dans l’esthétisme à outrance, la stylisation, démarche opposée à ce que je faisais jusque-là (« Ma nuit chez Eve » par exemple). Ce que je recherche est de l’ordre de l’émotion esthétique (et artistique). Avec les moyens dont je dispose, et une méthode que je développe. En avançant dans le brouillard, sans savoir où je vais mais avec la certitude qu’un jour la brume se dissipera. Je suis dans une démarche empirique. C’est de l’ordre de l’expérience pure. Ce qui rejoint ce que me disait Pierre fort justement par rapport à ce qu’il ressentait à être ici : nous partageons une expérience de vie.
Vendredi 20 octobre 2006
Quatre heures du matin. Aujourd’hui nous avons tourné deux scènes hard. La première était la 20, dans le salon kubrickien, une DP avec Liza, Michaël et HPG. Je crois que le mec de Liza est resté dans la pièce ; je le lui ai permis. Sans doute cela a-t-il eu une influence sur sa prestation. Liza n’aime pas le hard ; en réalité elle fait ce métier pour faire grimper sa cote de strip-teaseuse. Elle est bien meilleure en comédie qu’en performance sexuelle ; mais je m’en fiche, j’ai fait une grosse scène érotique, avec quelques plans hard. Peut-être est-ce à cause de son mec qu’elle prétend ne pas aimer le cul devant une caméra. Au moment d’« Eve », elle avait déclaré ne pas aimer rouler des pelles, ni se faire bouffer la chatte et la sodomie encore moins. Ça m’avait un peu refroidi, je dois le reconnaitre ; alors je lui avais demandé ce qu’elle foutait sur un plateau de porno. En même temps Liza est une casse-couilles de première, elle aime bien faire chier son monde ; donc c’est sa manière à elle de m’embêter. Ce dont elle ne se rend pas compte, c’est que je m’en fous : qu’elle aime ou qu’elle n’aime pas le cul, c’est sa beauté et son énergie que je lui vole. Sa sexualité, je m’en branle. Elle n’est pas Tiffany. L’essentiel c’est que Liza a un très beau visage ; elle semblait sortie d’un Michaël Ninn avec sa perruque blanche. J’ai filmé dans les deux axes, avec l’équipe en profondeur, mon système marche bien. Je l’ai refait ce soir pour la 28, la fameuse scène avec Tiffany. Il y avait aussi Suzie et Ramon, et avec Suzie c’était super, mais Tiffany m’a stupéfié. Je ne pensais pas qu’elle prendrait le contrôle sur la scène et ça ressemble à son personnage. Plus que lui ressembler, ça l’enrichit, ça le développe, c’est fascinant. Pipe d’anthologie pour commencer, avec filet de bave, ce qui nous a valu une explication technique de Ramon sur ce phénomène : la bite, quand elle s’enfonce au plus profond dans la gorge des filles, stimule la glande qui produit la salive. CQFD. J’ai fait de chouettes plans sur Suzie, je lui ai fait pousser des petits cris de moineau quand elle se fait enculer - et tout le monde s’est marré quand je lui ai expliqué ce que j’attendais, moyennant quoi elle a parfaitement compris ce que je voulais.
Avec O. ça avance tranquillement. Elle fait son boulot. Je tourne beaucoup de scènes où elle est en profondeur de champ ; mais il ne se passe pas ce qui se produit dans le film, c’est à dire qu’elle ne se sent pas bien dans cette communauté alors que Val oui. Val s’intègre, Val apprécie, O. ne se sent pas à l’aise, et c’est dommage. Mais ce qu’elle me donne en comédie me suffit.
Quant à Tiffany. Tiffany m’aura donné trois scènes jusqu’à présent – c’est l’actrice à en avoir le plus ; elle doit en faire quatre au total. Et bien on en a fait trois : chacune différente. Incroyable. Et toutes torrides en un sens. Elle a bien décollé avec Ramon ce soir. Je lui ai dit qu’elle m’avait donné de beaux regards. Elle a rétorqué qu’avec moi elle se lâchait à chaque fois. Plus tard je lui ai dit que je pensais qu’elle s’en fichait (du scénario, du film, de moi) ; elle m’a dit qu’elle était comme ça. Mais qu’un truc se passait quand elle bossait sur mes films. En tout cas je l’en remercie ; avec elle le porno a sa raison d’être. L’expression incandescente du sexe et de la beauté féminine. Tiffany est une actrice totale : elle joue bien (tout en apprenant son texte à la dernière minute), elle dépote dans le cul, faisant des scènes à la fois dans le personnage et dans la défonce sexuelle, l’abandon, la rage. Oui, Tiffany est une très grande actrice. Certainement je retravaillerai avec elle, malgré qu’elle soit chiante, imprévisible, garce, et que, comme le dit Holo, on passe son temps à la chercher quand c’est son tour de jouer.
Samedi 21 octobre 2006
Onze heures trente du matin. Avant-dernier jour de tournage. C’est triste. Tout le monde est parti, ou presque. En tout cas la majorité des comédiens. Restent Tiffany et Liza, Phil et O. Cynthia Lavigne va repartir tout à l’heure avec Alex ; Cecilia et Pierre aussi ; les autres ont repris le train ce matin tôt. Je leur ai dit au revoir hier soir ; bonne accolade avec HPG. Puis on a bu un coup ; je savais que ça allait ressembler à la dernière soirée (alors qu’il en reste deux), du coup on a fait péter le whisky. Il était une heure du matin. Plus tôt j’avais tourné la 52, la séquence dite du pot de fin de tournage, dans notre coin-détente, l’endroit où il y a notre propre régie, une immense tablée où on avait eu des lasagnes à diner, sur laquelle j’ai rajouté plein de bougies : ma seule séquence à la bougie ne figurera pas dans le film dans le film mais dans le quotidien du tournage ! Pierre a été fantastique. La citation de Robespierre tombera fort à propos. Mais l’ambiance était dissipée et j’ai dû pousser une petite gueulante, comme avec des gosses indisciplinés. Pierre aura fait une grosse impression sur tout le monde : son jeu, son talent, sa maitrise - sans parler de son humour et de sa personnalité. Je lui suis infiniment reconnaissant d’avoir accepté le rôle de Victor. On lui a conseillé de prendre un pseudo, je pense qu’il ne devrait pas ; contrairement à moi qui met la main dans la merde, lui ne pourra sortir que grandi de l’aventure, respecté par tous. HPG aura été soufflé par sa performance d’acteur.
Après on a attaqué la scène de cul avec les deux villageoises. Je l’ai tourné dans le salon kubrickien, à la petite Pana, en laissant des traces de réel dans le décor : projecteurs, trépied, gel et capotes ; j’ai tourné ça très gonzo, chopant même Holo ou Alex dans le cadre de temps en temps. C’est ma séquence retour de réel, qui va très bien fonctionner. J’ai mis des chandeliers en avant-plan ; séquence trash avec des bougies injustifiées en amorce. C’est comme la bite dans ma chambre : il n’y aura aucune raison à son existence ; elle sera là, point. Comme un fantôme, comme le motif du film, une bite géante, irréelle. Cette scène m’a refilé la pêche grave. Le sexe pur, ça marche, avec des personnages comme ça : ces deux filles qui se foutent à poil devant les hardeurs et leur demandent s’ils ont des capotes. Mahé est super, petite métisse très jolie, corps adorable, frimousse sympa. Belle prestation. Cynthia, je connais, ça a été OK mais rien de bien marquant, et elle est toujours très limite en comédie. Mahé a assuré grave sa partie, mettant beaucoup de justesse dans son dialogue. On n’a pas fini trop tard, minuit, alors que c’était 01H00 qui était prévu. Et ensuite… Whisky. Bière. Discussions à bâtons rompus. Sur le désir, le cul, la place de la femme (la fameuse interprétation de la Bible : Eve conçue à côté d’Adam et non à partir d’une côte d’Adam). Holo a raconté ma métaphore sur la sexualité des hommes et celle des femmes : les hommes c’est comme ce jeu video antédiluvien, le ping pong, vous vous souvenez ? Avec ces traits blancs et ce point. Basique, quoi. A plat. Lassant. La sexualité des filles, c’est Metal Gear Solid – plein de menus, dix mille niveaux, flopée de décors, des fioles de vie indispensables pour survivre quand vous y pénetrez. Bref, grosse intensité sexuelle autour de la table. Puis c’est parti en vrille : Cecilia s’est tapé Phil devant tout le monde. Voyant venir le truc, j’étais allé chercher ma caméra ; voilà un bonus vite fait bien fait et peut-être plusexcitant que le film lui-même, parce que réel (avec les remarques un peu déplacées de certains demandant à Cecilia de faire moins de bruit, emportée qu’elle était par son désir, et moi leur disant de se taire et de laisser ces gens baiser, tout en cadrant au poil avec le whisky dans mon sang, aucune perte d’équilibre, tous mes automatismes retrouvés). Ensuite je suis monté me coucher fourbu, du coup ils ont pu remettre ça vu que je n’étais plus là pour filmer. Julius l’ingé son et sa copine de passage se sont mis de la partie, avec Phil (re), Cecilia (re), et Michaël. Qui paraît-il est un pro du bouffage de chatte under the table. Holo a même sorti sa queue pour une pipe, mais il m’a avoué qu’il ne bandait pas. J’ai raté ça. J’étais dans mon lit, je me retournais dans mes draps, gonflé à bloc, avec une GROSSE envie de baiser. Bon, j’ai fini par sombrer, évidemment. Ce qui me crée une humeur maussade ce matin, proche de l’énervement. Avec l’impression que c’est la fin, la tristesse afférente. Mais ça va aller. Aujourd’hui, que des trucs avec O. et Phil, et ce soir, ma dernière scène de cul, avec Liza, Tiffany, O. et Phil. Phil, qui a intérêt à avoir la forme. On est au petit-déj, Cecilia et Julius se remémorent leurs fols ébats de cette nuit. Les gens ont des vies trépidantes sur mes tournages. Moi j’ai juste un plan de travail à tenir.
Ce soir, je compte sur Tiffany pour prendre le contrôle de la scène. Je ne lui dirai rien, parce que ça ne sert à rien avec Tiffany – j’ai beaucoup parlé d’elle avec Cecilia. Ma théorie sur les garces, avec laquelle Phil est d’accord. Cecilia, en revanche, se revendique chienne, ce qui est exact. La conversation d’hier a porté aussi sur ce que je faisais, ce que je suis en train de faire. Et sur le sujet du « démon » : la pornographie plutôt que le porno. Avec la conscience aigüe que j’ai de prêcher dans le désert. Mais prêcher quoi ? Je n’en sais rien. Une chose est sûre : le personnage joué par O. fonctionnera – en tout cas bien mieux que celui qu’interprétait miss K. dans « Eloge de la chair ». O. est sérieuse, très professionnelle ; elle est juste un peu trop manipulée par son compagnon ; ils ont un rapport paranoïaque aux autres, ce qui les isole et les rend peu sympathiques, mais j’aurai réussi à calmer les tensions, aidé en coulisses par les efforts réitérés d’Estelle et de Max. Tout à l’heure, alors que je travaillais sur mon journal, le compagnon d’O. s’est pointé pour reprocher à la cantonade de soit-disant paroles déplacées à leur encontre. Selon lui, tout le monde passerait son temps à dire du mal d’eux. En ce qui me concerne, pas un seul instant je n’ai cassé du sucre sur leur dos, ni même eu une pensée désobligeante. Concrètement, je n’ai rien à leur reprocher. Leur mode de vie ne me concerne pas, tant qu’O. fait correctement son boulot. Après, évidemment, ce n’est pas la même danse avec les autres filles et les garçons, qui se sentent un peu snobés par ce couple bizarre : ils ne disent même pas bonjour. Déjà la veille, HPG avait eu une explication avec eux. Cecilia, qui est une personne très humaine, m’a dit qu’elle avait renoncé à nouer contact quand elle s’est aperçue qu’ils ne faisaient aucun effort pour lui témoigner un minimum de sympathie. Ils sont enfermés dans leur truc, avec une vision paranoïaque de leur rapport aux autres.
Au final tout le contexte marchera : autant le tournage, que la vision du monde que j’essaye de développer. L’aspect métaphorique aussi (avec le film dans le film, l’inceste, les tabous, la monstruosité) ; que les gens le perçoivent ou pas, je m’en tape ; je suis certain qu’il y est. Pour le reste, je ne sais pas. Je suis un peu seul avec mes ambitions, mais j’ai l’habitude. Ce qu’il y a c’est qu’aujourd’hui je me sens fragile. Rassurez-vous : rien à voir avec l’émotion des scènes. J’évoquais avec Cecilia ma relation avec Tiffany, le fait qu’au niveau du boulot il y avait une connivence parfaite, mais que j’avais l’impression avec elle de recommencer à zéro à chaque fois. Ce qui est assez déroutant – et je vous l’avoue, fatiguant. Cecilia pense que ça trahit chez Tiffany un gros manque affectif. Moi je voudrais me sentir rassuré ; être sûr qu’elle s’intéresse au film, à son rôle, aux scènes à jouer. Cette fille doit sans doute aimer jouer avec mes nerfs. Et puis, elle sait très bien l’intérêt que je lui porte, au-delà de l’intensité de ses prestations sexuelles devant ma caméra ; avec sa perruque rose, sa robe, le maquillage, elle est à tomber ; quand elle fumait son joint affalée sur le lit ; quand elle a balancé le regard caméra (procédé théàtral où le comédien s’adresse directement au public) pour dire sa réplique qui restera dans les annales : « les hommes ne manquent jamais d’excuses bidon pour profiter des femmes ». C’est fondamentalement ce que je pense. Et Tiffany l’a dit exactement comme il fallait, nom de Dieu. Non, je ne suis pas près d’arrêter de travailler avec elle.
Allez, un peu de légèreté. Hier on a tourné le massacre de la fin, tous les comédiens avec une balle dans la tête. Super. Là j’ai dit quelque chose qui a fait marrer tout le monde (ce qui m’arrive régulièrement grâce à HPG qui a donné le ton niveau vannes), à savoir qu’il a fallu que je me mette à faire du porno pour enfin mettre en scène ce genre de plans. Il a fait moche toute la journée, du coup j’avais une ambiance glauque à souhait. Cecilia m’offre une séance d’osteo mardi ; pourquoi pas ? Même si je n’en ai pas forcément besoin. Ma femme sera chez le coiffeur, moi je me ferai manipuler le dos. J’espère que ça va pas me faire chialer ; j’ai déjà les larmes aux yeux quand je pense à toute cette semaine.
Dimanche 22 octobre 2006
14H40. Ça y est, c’est la quille. Le dernier plan est dans la boite : une prise sur Val qui entre dans la cuisine, raccord séquence 19 (genre j’arrive le dernier jour à me souvenir de plans que j’ai oublié de faire). Avant ça on a fait quelques plans avec Phil et O., quand Val arrive au château et tombe sur Augustin en démon. Mais le cœur n’y est pas trop. En plus le temps est super changeant, on passe de très couvert à ensoleillé en moins de deux. Pour l’arrivée en voiture, j’ai fait un bête travelling voiture, assis dans le hayon d’un break qui roulait en marche arrière.
Hier soir, on a tourné tous les plans de nuit qu’on était censés mettre en boite ce soir. On a donc gagné une demi-journée, ce qui nous permet aujourd’hui de rassembler et ranger le matériel, et de remettre en ordre la maison. Avant de faire ces plans extérieurs avec Phil en démon qui balaie la terrasse, fume une clope, fait le guignol sous la fenêtre de Val, on avait tourné la dernière scène de cul avec Liza, Tiffany, O. et Phil. Franchement pas terrible. L’ambiance n’y était pas, en fait il n’y en avait pas. Je m’en suis sorti en faisant une image très stylisée, à douze images, me servant de la grosse Pana et pas de la petite. Dans le décor de ma chambre, avec le lustre, beaucoup de lumière et la bite en avant-plan, ça sera onirique. Très différent de ce que j’avais en tête (lumière tamisée, gros plans, sensualité). Mais les filles ne dégageaient pas ça. O. n’a pas tellement aidé à mettre en confiance ses partenaires, à créer un semblant de complicité (et moi qui m’énervait contre les photographes, coupables à mes yeux de briser l’ambiance d‘une scène) : en effet Phil et Tiffany m’apprendront plus tard qu’elle leur a dit, juste avant de tourner la scène, alors qu’ils attendaient sur le pas de la porte, qu’elle ne les avait pas choisi, qu’en général elle choisissait ses partenaires. Ça les a scotché (je peux imaginer). Dans la foulée, sans avoir conscience de ça, j’ai gueulé « action » et ils sont entrés. Liza et Tiffany rigolaient – les pestes - ; Phil a bandé, il a assuré comme un chef, je ne sais pas comment il a fait (bander pour une fille qui vient de lui signifier qu’elle n’avait pas envie de faire la scène avec lui). Evidemment, la partie avec Tiffany est réussie, j’aurais bien fait durer, mais c’était difficilement gérable vis à vis d’O. Liza, elle s’en fout, elle aime pas le cul. Son mec attendait devant la porte, comme un toutou bien docile, prêt à brandir le tube de gel ou à prendre une photo. Il a bouffé des lasagnes assis par terre pendant qu’on tournait. Quel dévouement ! La scène sera érotique, certes. Mais aucune vie dedans. O. ne bougeait pas très bien, mais on ne peut pas le lui reprocher dès lors qu’elle n’a pas envie de travailler avec ses partenaires. Mais comme les trois autres ont plutôt bien fait leur boulot, j’en conclus que tout le monde n’a pas le même souci du professionalisme. À l’arrivée, la scène tiendra la route. Le plus excitant sera la façon dont je vais la monter : en alternance avec la scène « gonzo » que j’ai tourné dans le salon kubrickien avec Mahé, HPG, Cynthia et Michaël. Ça sera intéressant comme collage. De toute façon ce film sera de la bombe. Une œuvre culte, si ça se trouve. Max doit me prendre pour un dingue, mais ce matin, c’est moi qui lui ai dit qu’il était cinglé, d’avoir accepté de produire un film pareil, aussi hors-norme.
Après la scène de cul, on a fait les autres plans de nuit. J’étais en roue libre, à fond dans le truc, pour pouvoir me poser enfin. Ce que j’ai fait vers 23H00. On a passé la soirée avec Tiffany, Holo, Julius, sa copine et Phil à refaire le monde ; Tiffany pillant allégrement ma réserve de beuh (bon, avec mon assentiment, je dois le reconnaître). Elle roule des joints énormes, en prenant son temps. Phil jouait à son jeu sur ordinateur – un genre de « Civilization » - ; il fait quasiment que ça de son temps, hormis jouer dans le film et dormir – et niquer hors-plateau. Scoop : Tiffany m’a appris qu’en fait Phil ne lisait PAS les scénarios, qu’il découvrait le texte juste avant de tourner la scène. Ça m’a scotché ; Tif était morte de rire. Je suis resté sans voix. Bon. Et alors ? J’étais au whisky et franchement je me sentais au poil. Tif m’a reparlé de mon bouquin, des curieuses résonnances avec le tournage de « Propriété privée » (les personnages, le décor), alors que j’ai écrit « REC. » avant de me lancer dans le porno. Elle a énuméré : Mike=Andrea, Jack=Jack et Mia= ? « Ben, toi », j’ai fait. Tiffany a éclaté de rire, en jouant l’offusquée, pas convaincante pour un sou. Evidemment ça lui avait sauté aux yeux. Je lui ai dit que ça me coûtait de le reconnaître et on s’est marré. Ma femme va me tuer et elle aura raison, je vais me contenter de rappeler qu’elles sont toutes les deux nées le même jour - à quelques années d’intervalle, certes. Mais bon. Comme signe ça se pose un peu là, je veux dire ma relation avec l’univers et les forces qui le traversent – les mêmes dont parle Samantha dans la séquence 22. Ensuite Tiffany a raconté que quand je les avais appelé pour « Propriété privée », Axelle, Nina et elle, elles avaient cru à un plan glauque : l’Etap Hotel de l’avenue Jean Jaurès, comme premier rendez-vous avec des comédiennes pour faire une lecture et des essais costume, on ne pouvait pas faire mieux. Holo n’en croyait pas ses oreilles. Ensuite toute la petite troupe est allée se coucher ; il devait être 3H30. Je me suis endormi tout de suite, à peine ivre, et bien crevé. Ce matin, petit message de Tif, un texto me disant à quel point elle appréciait de travailler avec moi. Je n’ai pas trop le choix en fait. Que voulez-vous : Tiffany Hopkins est la meilleure.
Quelle guigne. Je suis coincé dans un motel avec ma bagnole en rade sur le parking. La batterie est morte. Les phares se sont lentement éteints après Paris, je conduisais en aveugle et sous la pluie quand je suis arrivé à l’aire d’autoroute de Nemours. On avait quitté Mons à sept heures, j’ai ramené Holo à Nanterre, en contrepartie il rapportera la cape du démon à la boutique où je l’avais loué. On a tout rangé, tout fait comme il faut. Après avoir tourné les quelques séquences manquantes. Je rédigeais tranquillement mon journal quand le compagnon d’O. a de nouveau brillé. Il m’a expliqué qu’en Guadeloupe on allait enfin faire du vrai sexe, sous-entendant que ce qu’on avait fait hier c’était de la merde. Je lui ai demandé s’il avait mis des cameras de surveillance dans la chambre (il prétend avoir travaillé pour la DST). Il m’a répondu qu’il SAVAIT, sous-entendu : O. lui a raconté comment ça s’était passé. J’ai suggéré que s’il le voulait, il n’aurait qu’à tourner lui-même la scène en Guadeloupe. Il a rétorqué qu’il n’avait pas pour habitude d’empiéter sur le travail des réalisateurs, à chacun son tafe, qu’il ne les emmerdait pas. Je lui ai fait remarquer qu’il ne les emmerdait pas, non, qu’il se contentait de leur dire que ce qu’ils faisaient c’était de la merde. Ambiance. Cyril n’en croyait pas ses oreilles. L’autre s’est tû et a quitté la pièce, conscient peut-être d’avoir un tantinet déraillé. Je m’en fous de ce mec, et de la relation tordue qu’ils ont avec O. Il n’y a rien de sain dans leur couple (et quel genre de couple est-ce ?), mais qui suis-je pour juger ? Le problème c’est que leur parano écorne l’ambiance géniale qu’il y a eu sur ce tournage. C’est compliqué d’être un minimum sociable ? Ouvert ? Sympa les uns avec les autres ? D’oublier son ego, son plan de carrière et l’image que l’on veut donner ? Apparemment oui. Tout ça vient de ce que j’appelle la contamination « StarAc ». Même dans le porno, on trouve des gens obsédés par la réussite et qui ne voient pas ce que cette quête médiatique a de futile et de dérisoire, et finissent exploités par le système en ayant perdu en cours de route tout ce qui les rattachait à la part noble de l’humanité. Comme dit James (HPG) dans la scène avec les villageoises : « Putain, elle est belle la France. »
Avec Max on a beaucoup parlé boulot. Projets. C’était après que j’ai fini de tourner et de ranger mes affaires, la chambre, le matos. Je lui ai dit qu’à l’avenir je ne referai plus de film avec une vedette imposée, que c’était irrévocable. Il m’a parlé de Carla Nova (qui apparaît dans la partouze d’« Eloge »), mais je n’ai aucune envie de travailler avec elle. Ensuite il a fallu recommencer les plans que j’avais fait avec O. parce qu’on s’était gouré de fringues ; ce jour-là par empathie je l’avais autorisé à porter une robe à elle qui lui arrivait au ras des fesses et n’avait rien à voir avec le personnage. Quel bon réflexe que d’avoir visionné la bande de making-of pour s’en apercevoir. Bravo Holo, t’as assuré comme une bête. Il aura fait un parcours parfait, bossant comme un malade et se faisant apprécier de tous. Il a de l’avenir dans le porno (sic). Parmi ses nombreuses activités – réveiller Phil, faire la lumière, réunir les gens, anticiper –, une lui plaisait particulièrement : habiller les filles. Il les aidait à enfiler leurs robes, laçait leurs corsets. D’abord méfiantes, à la fin elles l’appelaient pour qu’il vienne leur filer un coup de main.
Incroyable : « Eloge » passe sur Canal au moment où j’écris… Tiens, c’est bien mieux sur une télé pourrie. La scène avec Tiffany est vraiment géniale, tellement… vraie ! Et le personnage que compose Katy est redoutable. Ce sont les deux points forts de ce film, indéniablement. Il est 2H30 et je n’arrive pas à dormir. Vivement la maison.
Dimanche 29 octobre 2006
Cecilia et Pierre (son mari) sont venus déjeuner à la maison ce midi ; on a passé l’après-midi ensemble. Ce fut fort sympathique. Pierre avait apporté une bouteille de whisky – mon préféré en plus – et Cecilia avait fait un gâteau au chocolat. J’avais cuisiné de la palette de porc et des flageolets, une salade d’endives en entrée, puis fromage et dessert – ma femme est la reine des tartes aux pommes. Bref, on s’est bien tapé la cloche. Ensuite petite ballade digestive.
Pierre et Cecilia forment un couple exemplaire ; ils m’évoquent cette métaphore de l’amour formulée par Valérie Lagrange dans « la vallée », le film de Barbet Schroder : l’amour est un océan, et toi en tant qu’individu, tu es comme une bouteille jetée dans cette immensité. Le but c’est de casser cette bouteille afin que son contenu se disperse au sein du grand tout. La bouteille symbolisant l’ego, bien évidemment. « La vallée » est un film un peu décevant, hormis la partie ethnographique, et Bulle Ogier, tellement mignonne à cette époque. « More » est bien plus essentiel je trouve.
Cecilia monte à Paris jeudi prochain tourner pour « Q ze série » ; j’espère qu’elle ne le regrettera pas. Pierre m’a aidé à faire monter mon G4 sur mon G5 avec un cable ethernet en passant par le modem, c’est un grand service qu’il me rend. Je leur ai dédicacé mon bouquin – il m’en reste encore quelques exemplaires, les derniers. Pendant qu’on était devant mon ordinateur, nos femmes discutaient dans le salon, à la chaleur du poele. Ce fut une belle journée. On a changé d’heure donc il faisait nuit quand ils sont repartis.
Ma femme m’a appris que Cecilia n’avait reçu que 700 € pour « le démon » ; ça me semble bien maigre. En même temps Cecilia est suffisamment grande pour défendre son bifteck et se faire payer convenablement. Bien sûr, elle n’est pas une star, mais ce concept de star est complètement débile. Liza del Sierra serait donc une star, alors qu’elle ne m’a offert que 3mn de pénétration en DP ? Et en plus m’a prié d’accepter son petit ami sur le plateau ? Ce métier est suffisamment difficile pour ne pas l’encombrer avec des problèmes personnels. Cela semble compliqué pour une hardeuse d’assumer une relation amoureuse en plus de son travail. Si en plus de ça elle tombe sur un mec jaloux, cela peut devenir rapidement invivable. Tiffany m’avait dit un jour que lorsqu’elle était amoureuse, elle avait du mal à faire ses scènes. Je la crois, même si je suis sûr qu’elle assurait malgré tout. Pour les hardeurs cela semble moins problématique. Il n’y a qu’à voir comment HPG occupait son temps libre sur le tournage et fourrait des doigts à Cecilia entre les prises. Pour en revenir à Liza, certes, elle est jolie ; certes, elle se démerde en comédie ; mais tout de même : 3mn de pénétration en DP, bordel ! Quand à côté de ça une Tiffany ou une Cecilia (ou n’importe quelle Tchèque) vous donne cent fois plus ! Quoi donc ? De l’intensité, de l’authentique, du sublime. Tiffany n’a jamais revendiqué un quelconque statut de star, alors qu’elle devrait en être une. Pour finir sur Liza, ce qui la sauve c’est sa beauté, mais pas que ça : Liza est Juive, et ça représente quelque chose pour moi. Une grande partie de ma famille a été exterminée dans les camps. Si je vous raconte ça, c’est à cause de ce qui nous attend, quand petit Hitler aura fait main basse sur ce pays et ses institutions. D’abord les Blacks, les Arabes, puis les chômeurs, et après à qui le tour ?
Le dérushage, c’est la partie la moins rigolote de mon boulot. Beaucoup de regrets, de déceptions, pour quelques bonnes surprises. Je me rends compte de ce que j’ai raté, oublié de faire, de ce que j’ai réussi. Mais dans l’ensemble, alors que j’ai rentré les prises du jour 1 et de la moitié du jour 2, je suis content. Le truc chiant c’est l’omniprésence du traffic routier dans le son en extérieur. Curieusement, la main de Cecilia dans la chatte de Tiffany, je l’ai eue. Je pensais l’avoir ratée, mais non. C’est étrange comme les choses m’échappent pendant que je tourne, comme j’oublie dans l’instant ce que je suis en train de filmer. Maintenant je ne sais pas si je vais garder ce fist-fucking dans le montage, ce qui me gêne c’est qu’après ça Tiffany dit à Cecilia : « Défonce-moi. » - ce qu’elle fera avec un gode-ceinture -, alors qu’elle vient de se faire fister. Ça me semble un peu redondant. J’en ai parlé à Cecilia qui trouverait ça dommage. Je ne sais pas. Nous verrons bien.
Ce matin, j’avais passé une heure au téléphone avec O. Elle est complètement traumatisée par la perruque verte. A l’entendre, j’aurais ruiné sa carrière. J’ai usé de mille arguments pour lui signifier que ce qu’elle avait fait était super. Elle flippe pour la Guadeloupe. Je ne vois pas pourquoi : elle sera seule là-bas, pas de partenaires professionnels, pas de filles rivales. Cette starification bouffe la tête des nanas. Je trouve dommage que Max accepte cela. Autre chose qu’O. n’a pas du tout digéré, c’est le pétard que j’ai autorisé Tiffany à fumer juste avant la scène avec Liza et Phil, la fameuse scène « ratée ». « Mais c’est de la drogue ! », elle s’est écriée au téléphone quand je lui ai demandé où était le problème. Pendant qu’elle me parlait, j’entendais son compagnon argumenter par derrière, ce qui était franchement énervant. Pour finir je lui ai dit que j’étais peiné qu’elle soit aussi peu contente. En fin de compte, aucun dialogue n’est possible. Elle m’en veut, alors qu’en fait elle est tout simplement paumée. C’est une petite fille. J’ai le sentiment, confirmé par la vision de mes rushes, que l’être humain que j’ai filmé au château, c’est la jeune nana derrière O., celle que personne ne connaît et qu’elle-même a peur de révéler. C’est la fille qui s’est perdue en cours de route. Celle qui devait pleurer en cachette sur les plateaux de Dorcel. Celle à qui on bourre le crâne pour qu’elle devienne une star. Bon Dieu, ça me déprime. Max devrait réfléchir à deux fois avant d’engager des actrices. Leur faire passer un examen psychiatrique et s’assurer qu’il n’y a pas de mec dans l’ombre. Putain, moi dont l’objectif est de sublimer la femme autonome, fière de sa beauté, qui écrase les mecs et assume sa sexualité, il faut que je tombe sur des gamines manipulées ou qui prétendent ne pas aimer le sexe. Au secours !
Lundi 20 novembre 2006
Je suis dans le train pour Paris. Je pars en Guadeloupe. Tarmi est censé venir me récupérer gare de Lyon ; il me conduira à Orly et sur la route m’interviewera en video pour le DVD d’un magazine spécial année du hard. Il doit aussi me filer un tirage photo nécessaire au tournage : c’est la photo d’équipe que Val reçoit en Guadeloupe et qui déclenche ses souvenirs. Ses souvenirs, c’est le film que j’ai tourné à Mons, et dont j’ai terminé le montage-image. Dérusher m’aura pris huit jours, monter les images autant. Le film à l’heure actuelle fait 1H56mn, à peu près autant que la version DVD d’« Eloge de la chair ». Je vais peu rabioter. La version Canal+ ne sera pas compliquée à sortir, une fois virés le fist-fucking et le gode de la séquence 14 (ça vous fera une bonne raison d’acheter le DVD, parce que franchement, c’est à ne pas louper). Donc j’ai fait fissa, ce qui relève du miracle ou de l’état de grâce. Ou plutôt, comme je le disais à Holo, c’est parce que vu le peu de prises que je fais, il n’y a pas trente-six mille façons de monter les scènes. Et en même temps, je n’ai pas le sentiment d’avoir bâclé. Il se trouve aussi que les scènes de cul, je les tourne live, donc au montage je n’ai qu’à virer les déchets pour retrouver la structure et l’intensité de la scène. A côté de ça, j’ai quand même pris le temps de doubler les scènes en érotique. Enfin, pour la plupart. Je ne l’ai pas fait pour la 28, et c’est dommage. La 28 est la plus belle séquence de cul du film, celle qui m’émeut le plus, avec Tiffany, Suzie et Ramon. C’est une merveille, d’une grande pureté érotique, avec un vrai échange entre les deux soeurs – les petits cris que pousse Suzie sont super troublants, et Tiffany a réagi comme il fallait : du vrai travail de comédienne. Et en même temps la 28 est très hard ; Tiffany m’ayant offert une sodomie féroce. C’est la scène la plus longue du film : 26mn.
Dans l’ensemble je suis très très content du film. Sauf pour O., qui m’aura donné le minimum. Et son personnage s’en ressentira. J’ai revu mes ambitions à la baisse. Je ne sais pas ce que donnera la version érotique. C’est finalement très difficile d’atteindre l’excellence dans les deux genres (X et non-X) pour un même film. Le porno reste du porno. En même temps, je n’arrive pas à considérer « le démon » comme un film pornographique. C’est étrange. Je le vois comme un film de cinéma, point. Mais je dois être un peu tordu. En tout cas la version X sera du tonnerre, et à elle seule mériterait qu’on en parle. Ce qui ne sera jamais le cas, malheureusement, le X souffrant d’un ostracisme injuste et hypocrite, comme vous n’êtes pas sans le savoir. « Le démon » sera réussi sur tous les plans : esthétique, pornographique, politique. Pierre qui joue Victor est impressionnant. Son personnage marche très bien. J’ai montré le film à mon musicen qui s’est marré à tous les effets. Apparement, le film marche. Ma méthode de mise en scène fut la bonne : l’équipe du film dans le film s’intègre très bien au montage. Le son, par contre, est très limite parfois. Julius manquait d’expérience et j’ai une qualité très variable selon les prises. Au retour de Guadeloupe je m’attelerai au montage son. Il en manque plein, et Max m’a donné carte blanche, donc je vais sans doute bosser dans un studio de son sur Clermont avec lequel je suis entré en contact. Pour la musique, j’ai tranché : il y aura une partie inspirée de la B.O. du film « Requiem for a dream » (cordes, piano et rythmique électro), et une partie Pink Floydienne. J’ai calé en effet plein de Pink Floyd période 70 et ça marche super bien (des trucs comme « Echoes », « Atom Heart », « Saucerful of secrets », etc.). Mes copains d’Abstrackt sont partants ; je leur ai envoyé le DVD du montage avec les morceaux calés dessus et des indications précises (je deviens très obsessionnel avec la musique) ; ils vont me composer des thèmes et on se retrouvera quatre jours en studio courant janvier, sans doute dans la MJC à Morlaix comme pour les gonzo, afin d’enregister en live leurs compositions avec batterie, guitares, basse, clavier. Et, je l’espère, Tiffany aux chœurs. Parce qu’il faut un max de chœurs.
Je ne sais vraiment pas pourquoi je pars en Guadeloupe. Max m’a expliqué qu’il allait faire de la thérapie là-bas : autrement dit soigner O. Il m’a dit qu’avec miss K., il sortait tout juste de l’épreuve, qu’après « Eloge », ils furent en froid six mois durant. En partie à cause de moi. O. a dit à Max que l’expérience du « démon » lui avait fait regretter d’avoir quitté Dorcel. À ce stade, je m’en bats les couilles. Je pars en Guadeloupe alors que le film est terminé à mes yeux, et réussi. On part une semaine pour mettre en boite trois misérables séquences (dont une scène de cul dans la jungle avec un partenaire trouvé sur place, O. ayant refusé de travailler avec un hardeur). Une semaine en Guadeloupe ça revient moins cher que trois jours, à cause des promo vacances et le fait que ce soit hors-saison. Le reste du temps, je vais me faire chier. Bon, je me remettrai à écrire. Il a été question que je parte avec ma femme, mais ma mère s’est débrouillée pour ne pas pouvoir garder les enfants. Dommage, ça nous aurait fait des petites vacances aux frais de la princesse. J’avais suggéré qu’on emmène quelques filles pour faire du gonzo là-bas, mais Max veut qu’O. se sente le mieux possible ; et avec d’autres filles dans les parages, c’eut été impossible.
Maintenant je suis dans l’avion. Nous survolons l’Atlantique. Il y a un an c’était pour revenir de Tenerife. À l’époque j’avais gagné à la loterie, souvenez-vous : je m’étais retrouvé assis à côté de Katy Caro. Là j’ai O. à côté de moi. Notre QG sera un petit bled à une trentaine de kilomètres de la ville. Je dois tourner la séquence d’ouverture dans la jungle, ce fameux plan avec O. qui surgit de la végétation, comme la princesse dans « Fitzcarraldo », un plan qui m’aura marqué à vie. Ensuite scène de cul sous une cascade. Ça, ça va me plaire. Je me vois bien avec ma pana sous la chute d’eau, et Cyril qui s’efforce de percher. On part sans ingé son, mais j’ai loué un peu de matériel, histoire de ne pas avoir un son trop pourri. La scène, O. la fera avec un mec trouvé sur place, elle en a trois en vue, au cas où des pannes surviendraient. Ils me font la gueule, elle et son compagnon. Il m’a à peine regardé quand je les ai retrouvé tout à l’heure à Orly. Ils avaient déjà enregistré, je les ai rejoint dans un café de l’aéroport. Maintenant ça fait six heures que je mate des navets sur la télé individuelle. Enfin, je me suis bien marré à un film d’Ivan Reitman où Uma Thurman joue une supe-héroine complètement givrée qui en fait voir de toutes les couleurs à son mec. Marrant. Après la scène de cul à la cascade, on se fera la séquence de comédie à l’hôtel, quand Val reçoit la photo de l’équipe. Puis la séquence finale, l’épilogue sur la plage, quand elle brûle la photo avec le coucher de soleil. Enfin, c’est une enveloppe vide qu’elle mettra dans le feu, vu qu’elle est superstitieuse et ne veut pas brûler une photo sur laquelle elle apparaît. Ils sont rapides, là-bas, les couchers de soleil, alors on le fera peut-être en plusieurs fois. De toute façon, on a guère que ça à foutre, à moins que Max me demande de faire d’autres scènes de cul avec O. pour les bonus. Enfin, on ne peut pas non plus en faire dix mille. Une scène de cul, ça reste une scène de cul. Du coup j’espère bien choper un peu d’herbe pour égayer mes soirées, parce qu’autrement j’ai peur de me faire chier. Cette partie antillaise m’avait été demandée par Henri et Max, pour pimenter le film, le sortir du château, apporter la touche exotique, mais j’ai prévenu Max que le film était déjà fait, et que la Guadeloupe c’était une portion congrue. Ça n’apportera rien, seulement l’opportunité pour O. de montrer ses fesses, de faire une ou plusieurs scènes, de se balader dans un marché en plein air. C’est une idée à moi pour le générique début, je ne sais pas pourquoi, j’ai envie de Val perdue dans une foule black et métisse. Et Max a bien aimé l’idée. Ça apportera un décalage intéressant au début du film. Ne pas savoir où l’on se trouve. Et ça évoque l’idée aussi qu’elle se cache, qu’elle est partie se terrer à l’autre bout du monde.
Le reste de mon temps libre, une fois tout ça mis en boite, j’espère le consacrer à écrire. Le petit film sur la soumission que j’ai en tête pour mars, ou bien « Deep », un gros projet avec Tiffany dans le rôle principal. À l’origine, je voulais elle et Andrea, c’est à la suite du tournage de « Propriété privée » qu’a germé « Deep ». Ça part aussi de témoignages que j’avais lu sur les pratiques SM dans un livre de Jean Streff. Oui, ce projet-là aussi évoque la soumission. Ce thème me travaille depuis un moment. Le problème sera de faire une version diffusable sur Canal+.
Mardi 21 novembre 2006
C’est parti. Enfin, à peu près. Disons qu’on se met en route. Aujourd’hui, ça a été repérages. De bons repérages, c’est indispensable, je l’ai toujours dit. En fait je me suis bien démerdé. J’ai passé la journée avec Marcelle, la sœur de Max, qui vit ici. C’est notre contact en Guadeloupe. Une personne très agréable, qui à l’origine n’a rien à voir avec le cul, mais qui s’est retrouvée expédiée en Guadeloupe par son frère. Elle fait de la surveillance à distance sur le site de V.Com, vérifiant que les filles font correctement leurs séances de visio, qu’elles sont à l’heure devant leur webcam et ne matent pas la télé en loucedé. Ce qui a révélé pas mal d’abus et de je m’en foutisme. Max a le cœur sur la main, et certaines filles n’hésitent pas à le gruger, d’où la création de ce système de surveillance. C’est l’apprentissage d’une organisation sociale où chaque membre a des droits mais aussi des devoirs. Max a la fibre éthique et sociale hyper-développée pour un patron. Autant que l’ambition. Max est un animal politique, c’est ça qui le fait avancer. Il fait bosser ses proches, sa famille, ils choyent ses filles, mais certaines ne lui sont guère reconnaissantes apparemment et tirent sur la corde. Marcelle m’a beaucoup parlé de lui et de leur famille quand nous étions en train de déjeuner tous les deux en bord de mer d’un délicieux poisson grillé. Les gars, la Guadeloupe c’est top. Quelle connerie, vraiment, que ma femme n’ait pas pu m’accompagner. C’est ce que je me disais en me baignant sur le coup de seize heures dans une mer à 30°. Vraiment trop cool ce petit séjour. La merde, c’est le décalage horaire. Je n’ai pas dormi plus de quatre heures la nuit dernière ; les yeux ouverts à cinq heures du matin alors que j’étais resté éveillé vingt heures d’affilée. Après cette baignade, Marcelle et moi sommes allés repérer la plage du coucher de soleil, où l’on doit tourner la scène du feu, quand Val brûle la photo dans son enveloppe. Le générique de fin défilera sur l’image du soleil qui se couche. Et il se couche diablement vite ici. On tournera probablement sur deux soirs, voire trois, c’est l’avantage d’être ici une semaine pour mettre en boite trois misérables séquences.
Ce matin, on a fait quelques plans dans un marché. Couleur locale, fruits exotiques, vieilles femmes créoles qui haranguent le badauds. O. a déclenché l’ire de la population locale en se dandinant avec sa robe ultra-courte (je vous rappelle qu’elle est à fond exhib et porte rarement de culotte, même dans les lieux publics). En filmant, j’entendais les vieilles créoles dire : « la petite, elle va se faire manger ». Moi je la shootais au télé en serré, donc on voyait à peine cette foutue robe. Quelle tenue ridicule. Avec un make-up outrancier exigée par la miss et son jules, make-up que j’ai masqué derrière des lunettes de soleil. J’ai discuté avec des nanas qui vendaient des épices, et obtenu ce que je voulais. Chouette lumière. Ces petit plans volés seront montés après la scène de cul qu’on est censé tourner demain matin à la cascade. Le partenaire d’O., ce sera a priori René, un local. Problème : René, hier, n’avait toujours pas fait son test HIV. Du coup, un frisson de panique est tombé sur l’équipe. Enfin, moi excepté, qui reste un perpétuel optimiste. Après tout, il lui reste cinq jours pour faire ce putain de test. Mais cette scène de cul, c’est quand même la raison principale de notre présence ici. René a fait son test aujourd’hui, et en principe il aura le résultat demain à neuf heures. Le comble serait qu’il ait le sida ! J’en ris d’avance - désolé. O. ne supporte pas les pros, qui, selon son compagnon, baiseraient mal. De toute façon, peu de gens trouvent grâce à leur yeux. Marcelle les trouvent insupportables. Ils nous ont ramené deux amis du coin, un certain Maxo et son compère je ne sais plus comment, deux vieux reulous qui trainent autour du milieu porno. Je crois qu’il est un genre d’artiste, il moule des bustes d’actrices qu’il expose dans les salons érotiques. Ils nous ont collé au cul dès l’atterissage hier soir, et sont censés revenir tout à l’heure avec trois litres de planteur. Ce matin, après les plans volés au marché, j’en ai acheté une bouteille. J’ai entendu O. dire dans mon dos qu’on n’était pas là pour faire du tourisme mais pour travailler. Du coup je me la suis joué cool toute la journée. Marcelle était ravie que je l’embarque comme guide (elle avait de vagues idées sur les coins à aller voir pour la cascade et la plage) ; elle risquait de péter un câble. O. et son compagnon se montrent très désobligeants avec les gens du coin, les jugeant irrespecteux, ingrats, alors que les guadeloupéens sont des gens absolument adorables, ce que me confirme Marcelle qui vit là comme dans un paradis depuis onze mois et pour rien au monde ne reviendrait s’installer en metropole, même si Max la virait. On s’est baladé dans Pointe-à-pitre, on s’est pris une saucée des familles en regagnant la voiture – averse ultra-violente autant que brève. Et après on est allé voir la cascade où on tourne demain. C’est l’ouverture du film. O. surgit de la jungle et ensuite va baiser avec René l’homme au test dans la cascade. Faut qu’ils prévoient des sandales parce que je me suis niqué les pieds sur des cailloux pointus en marchant dans la flotte.
Tandis que Marcelle et moi on passait une journée super sympa, les autres (Max, Estelle, Emilie et Cyril) se fadaient O. et son jules : séance photo sur la plage, déjeuner au macdo. La dorade de ce midi, j’en ai jamais vu des comme ça : énorme. Servie par une femme très gentille. Et ce soir après le coucher de soleil, un jeune mec au look rasta nous a fait goûter deux fruits que je ne connaissais pas. Je n’ai pas osé lui demander s’il avait de la beuh. Ici la drogue de prédilection ce serait plutôt le rhum, même si j’ai croisé des mecs qui tiraient sur un gros cône en allant au marché ce matin. Je ne les ai pas branché vu que j’étais avec O. et qu’ils sont très anti-drogue, anti-alcool, anti-amusement en fait. Le rhum, ça peut faire très mal, le nombre de bagnoles renversées dans les fossés en témoignerait. Et aussi le genre d’individus vu ce matin lorsqu’on buvait un jus de fruit après que je sois retourné faire un son seul au marché avec Marcelle : un jeune mec dégingandé en plein délire qui baragouinait en créole dans la rue, l’air halluciné. Les jeunes se détruisent au rhum, m’a expliqué Marcelle. Jeunesse brisée sous les tropiques. Les rues à Pointe-à-pitre sentaient le sexe ce matin. C’est la présence de toutes ces jolies métisses qui m’évoquait ça, pas O. dans sa robe ultra-courte. Elle, elle faisait tâche. Tiens, voilà les deux reulous qui arrivent avec leur seau de planteur. Il est question de leur faire comprendre qu’on a décidé de se coucher tôt ce soir. En fait, peut-être qu’on matera « le démon » dont j’ai apporté le montage en DVD. Histoire de s’oter toute pression pour le reste de la semaine.
Jeudi 23 novembre 2006
Grosse discussion hier soir. Grosse prise de tête. Avec O. et son compagnon. Tout a été mis à plat, en tout cas ce qui pouvait l’être. Ça avait commencé par un : « Je vais passer par dessus la table et te cartonner ! ». Et moi de répondre benoitement et avec un taux d’alcoolémie plus qu’honorable : « Ah bon ? Qu’est-ce que j’ai fait ? » J’ai le truc pour calmer les gens tout en les exaspérant. Ensuite ils m’ont reproché les trucs habituels. Ce que j’appelle le traumatisme de Mons : la perruque verte, la chemise de nuit blanche (je l’ai habillé comme un sac à patates, selon son compagnon), le pétard de Tiffany avant la scène, les filles qui gloussaient, les gens qui ne les aiment pas, l’image d’O. mise en miettes, moi qui les aurais mené en bâteau, le château qui n’avait rien d’un château, etc. Pourquoi est-ce que Max et Estelle n’étaient pas là à ce moment-là ? Ils ont le chic pour échapper aux pics de crise. Ils auraient entendu tout ce qui s’est dit. Tout ce qu’ils nous ont balancé à la face, et tout ce que nous leur avons dit sur leur comportement, leur paranoïa, défendant aprement notre travail, notre rôle ici, le fait que Max nous a quand même offert à tous des conditions de boulot exceptionnelles, et que eux crachent dans la soupe en permanence, trouvent tout nul, se plaignent tout le temps et menacent de sauter dans le premier avion. J’ai dit que ce n’était pas correct de dire à Cyril que ses photos c’était de la merde, de chier sur le maquillage d’Emilie. Je n’ai même pas évoqué mon cas, ça ne sert à rien vu que je suis à leurs yeux un malhonnête matiné d’un pervers.
Discussion stérile, de toute façon, vu qu’ils campent sur leur position et ne modifient en rien leur façon de voir les choses. Qu’ils arrêtent donc ce métier, puisque ça leur est insupportable. Sans V.Com, O. ne serait pas grand chose. Elle est gentille, mais n’a aucun sens de l’humour. Elle prend au premier degré, et plutôt mal, toutes les plaisanteries que l’on peut faire. Elle m’en a ressorti quelques unes que j’avais dites en Belgique, alors qu’il s’agissait de traits d’esprit, mais ça lui avait complètement échappé. J’avais dit par exemple que Michaël aurait l’air d’un con avec la coiffure que je voulais lui faire, et c’était vrai, mais elle a cru que je me foutais de sa gueule (et par conséquent que je me fous de la gueule de tous les comédiens, elle comprise) alors que c’était le rôle (et l’humour) qui voulait ça. Elle m’a dit en face que mes goûts étaient nuls. Ce qui m’a fait marrer, parce que c’était la première fois que je l’entendais émettre une opinion personnelle. Elle m’a reproché de n’avoir fait que deux poses dans la scène hard d’hier. Je lui ai expliqué que les conditions étaient catastrophiques. En réalité ça a été une scène très périlleuse à réaliser. A l’origine, on devait tourner à la cascade qu’on avait repéré la veille. Le décor me convenait, c’était à deux minutes de la route, y’avait des tables de pique-nique pour faire le make-up, bref, c’était pratique et tranquille. Manque de pot, quand on est arrivé, c’était plein de touristes. Le compagnon d’O. a décrété que ça n’avait rien de typique, qu’on trouvait la même chose en Belgique. Et qu’il y avait des nitrates de fer dans l’eau, que ça risquait d’abimer O. Je lui ai demandé s’il avait fait un test pH – il n’a pas relevé. Ensuite René, qui avait eu le résultat de son test (je suppose négatif), a dit qu’il connaissait un endroit super, pas loin (un quart d’heure en voiture) avec une cascade magnifique. On prend la décision de filer. Je signale au passage qu’on était en sandales, vu qu’on devait marcher dans l’eau de la cascade initialement prévue… Bref, on met une heure pour gagner le site, et là, on s’enfonce carrément dans la jungle à pied, pour un périple interminable. On marche dans la boue, on grimpe des collines, on dévale des pentes, on crapahute dans la rivière, moi avec mon matos, mes deux caméras, le pied, la perche son, bref, UN ENFER ! Le compagnon d’O., qui se montre en général très soucieux de la sécurité, là ne voit rien à redire. Au contraire, il jubile, marchant en tête, imprimant le rythme à la troupe tout en tirant sur son cigare. Parce que c’est SON IDÉE. Le problème de ce mec, c’est qu’il voudrait être le chef, et tout contrôler, décider, valider. Il a fait carrière dans l’armée, semble-t-il, et il a des réflexes de sergent-chef. Moi qui n’ai pas une once de respect pour l’uniforme… J’en ai chié, mais finalement on arrive. Le périple fut sans doute plus éprouvant pour Emilie ou Estelle. Ou même Max, qui n’a pas dû faire beaucoup de sport dans sa vie et pataugeait avec ses pompes de ville dans la bouillasse. Lui et Estelle sont repartis avant qu’on ait fini parce qu’ils avaient du boulot. Ils ont rejoint la maison de Marcelle à l’autre bout de l’île qui sert d’annexe à V.Com en Guadeloupe. Estelle devait faire de la visio, je suppose, et Max de la surveillance de site. Bon, c’est dommage, parce que ça a chauffé sans eux plus tard. Mais la scène, ça s’est bien passé. Le décor était effectivement magnifique, une cascade très impressionnante avec la jungle autour. Mais le temps c’était n’importe quoi : nuages, éclaircies, pluie, puis carrément une énorme saucée qui a duré une partie de la scène puis tout le trajet de retour. Le matériel était trempé, parce qu’évidemment on n’avait rien prévu pour s’abriter - pas même un K-Way. On a fini rincés (dans tous les sens du terme). Moi cadrant épuisé arc-bouté sur des rochers ou les pieds dans la flotte. René a bandé, ça a été. Mais O. a instauré d’emblée un rapport très froid avec lui, strictement professionnel (alors qu’elle se considère comme une libertine). J’ai du mal à définir sa position par rapport au sexe. Aime-t-elle seulement ça ? J’en doute. Elle a fait une scène technique, dénuée de toute émotion spontanée. Mais le décor, le déluge et la lumière donneront de l’intensité, créeront une ambiance. Je crois que j’ai réussi mes plans, malgré l’épuisement. J’avais encore peu dormi la nuit précédente, réveillé vers cinq heures et incapable de me rendormir. J’avais eu un mal de chien à trouver le sommeil. On s’était couché vers minuit après avoir visionné le montage. Ça a été un grand moment. J’aurais dû prendre des notes, il y a des petites choses à peaufiner, évidemment. Tout le monde a été emballé. Même Marcelle qui n’aime vraiment pas le porno et n’en regarde jamais. On a maté ça sur la terrasse de notre bungalow, sur l’écran d’un ordinateur potable, en tendant l’oreille pour écouter le son. Pas terrible, mais bon. Max n’a rien dit sur le fait qu’il y ait très peu d’éjaculations. Il a trouvé nulle la prestation de Cynthia Lavigne (ce en quoi il n’a pas tort). Son analyse c’est qu’elle vit une relation amoureuse en ce moment – encore la même histoire. Elle aurait pu le dire, si elle se sentait incapable d’assurer convenablement sa scène ; on aurait pris quelqu’un d’autre. J’ai eu du mal à réduire sa présence, parce que ça m’oblige à enlever du Mahé. Max a aussi jugé déplacés les petits échanges de complicité entre Tiffany et Phil pendant la scène foirée, il n’a pas tort non plus. Max a un bon œil : il a remarqué les plans du point de vue de Victor, et préfère qu’ils soient érotiques. Certains sont hard et c’est vrai que ça marche moins bien, ça fait bizarre. On a discuté du film de Victor, Max m’a demandé mon point de vue, je lui ai dit que Victor se faisait son cinéma dans sa tête, qu’il fantasmait son film plus qu’il ne le faisait, car il était limité par son handicap. Donc le sexe dans « le démon » est une représentation fantasmée : ce que filme Victor restera soft ; Victor fait du soft en rêvant de hard, voilà le truc. Bref, échange intéressant. Pour le reste, rien à dire : belles scènes, histoire que l’on suit avec intérêt et qui tient la route, personnages intéressants (Max trouve Agathe, le personnage jouée par Cecilia, très présent, et sa relation avec Victor fonctionne). Estelle a relevé l’humour du film, qu’elle n’avait pas senti dans le scénario, enfin pas à ce point-là. Elle a saisi la bascule du film, quand Sybille/Lila/Suzie se prend le projo sur la tête et que le démon arrive dans la chambre de Val. Tout le côté décalé et poétique marche bien, ils y ont été sensibles et ça m’a fait plaisir. Aucun problème avec la perruque verte sur O., qu’on ne voit finalement pas beaucoup. En revanche, Max reconnaît que le personnage de Val, très présente, est le pivot du film. Estelle a trouvé la scène quand Augustin retire son masque à la fin très réussie. Bref, succès annoncé. J’ai remis une couche sur la projection. Max hésite, mais je ne renoncerai pas. Il craint la réaction d’O. Je lui ai dit qu’au contraire elle devrait se montrer fière du film, et qu’elle le sera, je ne vois pas de raison, à moins que son compagnon ne lui monte le bourrichon. Ce qu’il fait en permanence, et qui explique qu’on ait eu cette altercation hier soir. Ils avaient déboulés bien remontés, décidés à arrêter le tournage. Mais au final, tout à l’heure on tourne, parce qu’on a réussi à les convaincre que leur intérêt était de finir le film, et qu’ils se trompaient s’ils pensaient qu’on ne cherchait qu’à les dénigrer ou à briser cette pauvre O. Ils nous ont même fait du chantage au suicide, ce qui relève vraiment de l’escroquerie. Enfin, si tout se passe bien, ce soir le tournage est terminé. Je regrette seulement que Max et Estelle n’aient pas été témoins de tout ce qui s’est dit. N’aient pas entendu les menaces physiques à mon encontre, ou que j’étais un pervers. J’en ai quand même un peu marre de me faire agresser sur chaque tournage par le mec de la star du film. M’a traversé l’esprit que je devrais aller à la confrontation, me prendre un bon pain dans la gueule comme ça peut-être que Max réagirait. Mais j’ai eu peur qu’il n’ait même pas d’assurance pour me faire rapatrier et que les frais soient pour ma pomme. Enfin, on serait bien avancé. Mais j’ai vraiment été à deux doigts de lui dire : « Va te faire enculer, pauvre naze ». Ce qui m’aurait fait du bien. Je contiens tout et ça me porte sur le dos, sans parler du crapahutage d’hier et du cadrage en état d’épuisement avancé. On n’avait rien bouffé de la journée, évidemment. Du coup, avec Marcelle, Cyril et Emilie, après une bonne douche et un enfilage de vêtements propres, on s’est fait un bon petit resto. Cuisine local, avec la mer des Caraïbes à nos pieds. Ti’Punch et bière. Très sympa. Du coup, alors qu’on prenait un digestif sur la terrasse, et qu’ils ont déboulé pour la prise de bec, j’étais passablement émeché et rien ne pouvait finalement me faire sortir de mes gonds. M’user, me déprimer, oui. Rien de plus normal, après la journée qu’on s’était tapée. À présent, à l’heure où j’écris (11H00), tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Le compagnon d’O. est en forme ce matin, il nous a rejoint et a dit bonjour à tout le monde. O. est au make-up. J’avais dit P.A.T. à midi. René doit nous rejoindre à onze heures trente, j’espère qu’il n’a pas oublié. René à qui j’avais confié au retour de la cascade, parce que j’étais épuisé, le pied camera et la perche, et qui s’est démerdé pour se vautrer, alors que moi je ne suis pas tombé une seule fois. Un des vieux qui nous collent au cul et qui était aussi venu sur le tournage (j’imagine pour se rincer l’œil), nous a gratifié de quelques gamelles d’anthologie. À mon avis on ne risque pas de le revoir aujourd’hui, il a dû aller se faire revisser sa prothèse de hanche. Le compagnon d’O. s’est vexé que j’ai refusé de lui confier du matériel à porter, alors que lui-même venait de se casser la figure dans la rivière. J’ai dû lui présenter des excuses pour cette offense. Voyez à quoi j’en suis réduit.
Vendredi 24 novembre 2006
En fait, tout n’allait pas si bien. À peine Max et Estelle étaient arrivés hier, sur le coup de 11H10, que la prise de bec reprenait. J’étais en train de relire ce que j’avais écrit, quand mes oreilles se sont mises à siffler. Nos bungalows sont côte à côte, et sur le patio de celui des filles, le compagnon d’O. a recommencé à prendre la tête à Max, débitant de nouveau toutes leurs conneries, la perruque verte, Jack Tyler qui est un incapable, un con ou je ne sais quoi, qui leur manque de respect, la façon dégueulasse dont 0. a été traitée lors du tournage en Belgique, le pétard que j’ai laissé Tiffany fumer avant la scène, etc. Je me suis pointé, l’air de rien, et là j’ai entendu le plus beau discours jamais prononcé sur mon travail, de la bouche de Max, qui s’est livré spontanément à une analyse en profondeur du « démon », du rôle de Val/Oksana, de la dimension allégorique du film, de la symbolique de la chemise de nuit blanche et de la perruque verte (le fait qu’elle changeait littéralement de peau pour endosser celle d’une actrice accidentée et franchir le cap, devenir actrice à son tour), tout cela digne des « cahiers du cinéma », une superbe démonstration d’intelligence, et Dieu du ciel, je n’en revenais pas. Je suis resté scotché. Je vous jure, j’avais presque envie de pleurer tellement c’était beau. Si mon film contient effectivement tout ce que Max y a vu, je ne peux qu’être fier. Et je salue ici la finesse d’analyse de mon producteur. Ce que je lui ai dit après, c’est que moi-même j’aurais été incapable de soutenir une telle analyse de façon verbale et improvisée. Je lui ai demandé qu’il me file ses notes. Max cache décidément bien son jeu. Il connaît beaucoup de choses et peut tenir la conversation de façon agréable et érudite sur bien des sujets. C’est quelqu’un de curieux et de très attachant, et il ne s’agit pas de faire de la lèche ou quoi que ce soit, vous savez bien que j’en suis incapable. D’ailleurs les remarques qu’il a faites après le visionnage l’autre soir furent d’une grande pertinence. Cela dit, son laïus n’aura servi à rien. Les deux nazes campent sur leur position et O. a tiré la tronche toute la journée. Mais on a terminé le film et je suis content. La scène de comédie avec René s’est bien passée, j’ai dirigé O. de façon à ce que Val apparaisse au début du film comme quelqu’un de renfermé et d’insondable. René a un peu galéré : habitué à faire des sketchs dans des clubs de vacances, il avait tendance à surjouer. Je l’ai vite calmé. Le temps nous a encore une fois joué des tours. Soleil, pluie, nuage, éclaircies, averses, etc. Mais dans l’après-midi, on a filé sur la plage que Marcelle et moi avions repéré pour l’épilogue, et ça s’est bien passé. J’ai commencé par les gros plans sur elle, puis le contrechamp sur la mer avec le soleil qui se couche. Val s’éloigne en silhouette et je zoome sur le soleil (référence directe à « More »). Werner Herzog et Barbet Schroder m’auront beaucoup accompagné sur ce film. Sans oublier Kubrick au château.
O. et son compagnon ne sont pas venus diner avec nous, donc Estelle, Max, Emilie, Cyril et moi avons fêté la fin définitive du tournage dans le même restaurant que la veille, poisson grillé, accras de morue, Ti Punch et bière. Ambiance fort détendue, très agréable. Nous avons parlé du moyen budget de mars, et j’ai évoqué mon histoire de soumission, qui a plu à Max. L’héroïne travaillera peut-être dans un self, harcelée par son patron, plutôt qu’ouvrière ou caissière. Estelle a suggéré couturière dans un atelier (comme Audrey Tautou dans l’excellent film de Stephen Frears) ce qui n’est pas une mauvaise idée non plus. Nous verrons. En attendant, ce matin, petite séance photo d’équipe sur une plage. Ce soir, je retournerai faire du coucher de soleil. Et avant ça, je passe l’après-midi avec Marcelle à faire des plans de paysage et, accessoirement, à dégoter de la beuh.
Samedi 25 novembre 2006
Bon, j’en ai pas trouvé, hein. À vrai dire je ne me suis même pas cassé les pieds à chercher. Quand je pense que Marcelle pouvait m’en avoir facile dans son coin. J’avais pas pensé une seule seconde qu’il lui arrivait de tirer sur un joint. Je crois qu’elle préfèrerait que Max ne le sache pas, ce qui est raté à ce stade, vu que je viens de l’écrire dans mon journal.
Hier nous l’avons retrouvée dans un centre commercial, non sans mal je dois dire, vu l’immensité du truc. Max est un sacré tordu à nous emmener dans un endroit pareil en Guadeloupe. J’avais l’impression de me retrouver à Aubière à côté de Clermont, là où il y a tous les Castorama, les la Halle et consorts. Avec Marcelle, on est reparti très vite, prétextant des plans de paysage à faire en travelling voiture. Ce qui n’est pas complètement faux, même si je sais qu’il y a peu de chance pour que je m’en serve au montage. Marcelle a du mal avec les centre commerciaux ; elle s’était perdue en arrivant et avait garé sa voiture près des hangars, dans un endroit reculé et totalement interdit. Nous avons dû faire appel à un vigile pour la retrouver. Cette aversion pour les grands ensembles marchands, Max ne la partage pas. Lui au contraire ADORE ces endroits-là. Je lui ai dit qu’il aurait dû faire carrière là-dedans, construire des Z.A.C., avoir des actions chez Dectahlon ou diriger un Carrefour. C’est à la cafétéria du Géant Casino qu’il a voulu nous faire déjeuner. Coup de pot, l’endroit était bondé, ce qui fait que Marcelle et moi avons pu nous défiler tandis que Max, Estelle, Cyril, O. et son compagnon se rabattaient sur une sandwicherie. C’était franchement la honte, avec O. qui portait son éternelle robe blanche à pois qui lui arrive au ras des fesses avec juste un string en dessous. Je marchais loin derrière la troupe, m’attendant à tout instant à voir des gars du coin l’agresser verbalement. Même topo le matin sur la plage, avec une tenue différente (un genre de filet de pêche) sans string du tout, en gros la chatte à l’air. Par chance, pas d’enfant sur la plage. Moi qui comptais rester peinard à écrire, j’avais dû les accompagner pour poser avec toute l’équipe sur la photo de tournage, sur fond de mer des Caraïbes. Max m’avait dit : « Trois jours de boulot pour finir « le démon » et après farniente. » Tu parles. Primo, il avait oublié les insultes, menaces et autres prises de bec ; et secundo, qu’il me rajouterait tous les jours des trucs à faire. Mais Max, je lui serai éternellement reconnaissant d’avoir produit « le démon ». Bon, pas de m’avoir imposé O., c’est clair. Je dis ça et j’ai quand même accepté de tourner un petit strip avec elle sur la plage ce matin. En robe mouillée dans les vagues. Cette fille n’a rien de sensuel, alors ce sera vite torché. Max est parti acheter des noix de coco que l’on va remplir de lait. O. se le déversera sur le corps lors du strip. Nous devrions décoller d’ici une demie-heure je pense. Après cette petite matinée de boulot, je crois que nous aurons quartier libre (ce ne sera pas du luxe, je suis déjà crevé alors qu’il n’est pas encore neuf heures). De toute façon un cyclone est annoncé, ce qui nous a sauvé de la sortie en mer prévue avec les deux gros nazes qui nous collent au train depuis notre arrivée. On était censé faire une virée en bâteau, et éventuellement se poser sur une petite île déserte pour tourner des images. J’avais évidemment décliné, je suis sujet au mal de mer. Du dégueulis de poulet Boukané sur O., c’est tout ce que V.Com y aurait gagné. Cela dit, il y a des amateurs pour ce genre de video. Il y a des amateurs pour tout : hier soir au diner (on a mangé au restaurant de la résidence, un endroit sans intérêt où l’on mange mal pour cher), O. et son compagnon nous ont parlé de leur projet de Kama-Soutra. Ils ont sélectionné par l’entremise de Hot Video un jeune gars qui doit enchainer 250 positions érotiques et hard avec O. C’est purement professionnel bien sûr. Sauf que le candidat est un jeune mec qui n’est même pas payé pour cela et qui va se retrouver dégouté du sexe à vie. Ovidie, qui a filmé les essais (catastrophiques selon tout le monde), a failli devenir dingue. Max finance cette connerie la fleur au fusil ; il n’a vraiment pas peur. Avec une pure guerrière comme Katsumi, j’aurais pu aisément croire au concept, mais O. n’a rien d’une prêtresse de l’Amour, bien au contraire. J’ai appris que les Inrocks s’intéressaient au projet, qu’ils étaient venus faire des photos lors de la séance d’essais. Ce qui ne m’étonne pas et m’a bien fait ricaner intérieurement. Du reste, j’ai passé le diner à ricaner. Estelle, en revanche, je l’ai rarement vu avec la mine aussi déconfite. Nous avions commencé le diner par une discussion autour de mon vieux fantasme de faire de la vraie télé-réalité de cul, comme je la mets en scène dans mon bouquin : une villa, une piscine, la mer, des bombes sexuelles, des caméras partout, et du tournage en direct sur internet. En Guadeloupe ce serait idéal. Mais techniquement cela semble très compliqué. Au mieux il faudrait un car-régie mobile - comme je l’ai décrit dans « Rec. ». Après diner, Max, Cyril et moi avons bu un verre sur le patio du bungalow des filles. Estelle et Emilie étaient parties se coucher. Nous avons évoqué les deux problèmes majeurs du porno : primo, les gens qui le font ; deuxio, les gens qui le consomment. On pourrait rajouter les gens qui en parlent, la presse spécialisée jusqu’au lamentable « Journal du Hard » de Canal+. Max, comme moi, imagine très bien attirer un nouveau public. C’est effectivement à cette ambition qu’il faut s’accrocher : rendre le porno MODERNE, ou tout le moins réaliser et produire des films qui séduiraient des gens cultivés grâce à une approche artistique et inédite de la représentation érotique – car pour moi porno et érotisme sont les deux facettes d’une seule et même création de l’esprit. Nous en étions là quand O. et son compagnon ont surgi de l’obscurité. Ils faisaient leur ronde, nous a-t-il dit en ricanant. Du coup, nous sommes allés nous coucher.
Ça y est. Là, c’est vraiment terminé. J’ai mis en boite le petit strip d’O. sur la plage. Sans masturbation, car tout est trop compliqué avec elle (et en plus il y avait des gens dans les parages : on est samedi et les personnes normales vont bronzer sur la plage, ils ne sont pas en train de tourner des images à la con pour la téléphonie mobile). O. n’a pas voulu s’allonger dans le sable parce que c’est soit-disant sale. Elle rechignait à aller dans l’eau à cause de ses cheveux qu’elle ne voulait pas mouiller. Impossible de lui faire comprendre l’érotisme qu’il y a à voir une fille trempée et ensablée, les genoux dans les vagues. La sauvagerie des éléments, l’éclat du soleil, les cheveux giflés par le vent, tout cela la dépasse. Son compagnon, parait-il, fulminait parce qu’O. avait fait tomber le haut de sa robe en gardant son soutien-gorge. Je n’avais pas suivi la procédure normale. O. a improvisé une petite danse complètement ridicule dans le contexte ; elle s’est mise à tourner sur elle-même comme une gamine qui imite les danseuses à la télé. Rien de sexy là-dedans. Elle m’a demandé si ça allait et je lui ai répondu, ce qui l’a laissée sans voix et témoigne encore de mon manque de psychologie : « De toute façon, le décor est magnifique. » Et en effet, c’était magnifique. Immense plage, ciel bleu, soleil éclatant. On a terminé par un truc sympa : on avait rempli de lait une noix de coco évidée, et O. se l’est déversé sur le corps. Le lait, une valeur sûre. O. a une conception totalement ringarde, voire absurde, de ce qui est sexy. Elle ne va quand même pas m’apprendre à faire de l’érotique. Franchement, quand j’ai reposé ma caméra pour aller me jeter dans les vagues, j’ai éprouvé un réel sentiment de délivrance. Car en effet, toute cette semaine en Guadeloupe, elle et son mec nous auront pris en otage.
Vendredi 1er décembre 2006
Mis un peu de temps avant de reprendre mon journal. C’est pas que ce fût dur, le décalage horaire. Bien au contraire. Tout le monde m’avait prévenu comme quoi c’est quand tu reviens que c’est le plus pénible. Et en fin de compte pas du tout. C’est à l’aller que j’en ai le plus chié, quand je n’arrivais pas à dormir la nuit et que j’étais crevé dans la journée. Là ça s’est passé au poil. Il faut dire que j’ai dormi dans l’avion (rien d’autre à foutre, pas vrai ?), puis écrasé dans le train qui me ramenait en Auvergne. Enfin, dormir est un bien grand mot. On est tellement mal installé dans les avions. Réveillé toutes les dix minutes. C’est un sommeil de merde. J’ai attendu qu’on nous serve à bouffer et puis je me suis forcé à pioncer, bon an mal an. En revanche, dans le train, ça a été au poil. J’avais un compartiment pour moi tout seul, je me suis étalé et j’ai dormi une heure et demie. Je me suis réveillé comme une fleur vingt minutes avant Vichy. Patricia m’attendait à la gare, c’était cool. On est allé déjeuner dans un petit resto et je lui ai un peu raconté mon voyage - en fait j’ai commencé à la saouler.
À Orly j’étais glauque. J’ai pris mon sac sur le tapis roulant et j’ai filé, m’excusant auprès de Max, Estelle, Cyril et Emilie. Je ne voulais pas rater le train de 8H47. Estelle avait dit à O. et son mec à quel point ils lui avaient pourri sa semaine. Du coup ils étaient partis sans dire au revoir. Je les ai croisés en allant choper un taxi. Dans l’avion, alors que l’on venait d’atterrir, je l’avais entendu dire qu’il regrettait ce séjour. Il n’y a que moi qui ai l’air content de cette semaine en Guadeloupe. Et c’est vrai, franchement je me suis régalé. Bonne bouffe, magnifique décor, belles plages, une mer géniale, bref, le paradis. J’ai fait la connaissance de Marcelle, appris à mieux connaître Max, me suis très bien entendu avec Cyril et Emilie, et je ne parle même pas d’Estelle qui est une personne très agréable. Evidemment, il reste O. et son mec, mais qu’ils aillent se faire voir chez les Grecs. Du reste Max commence à envisager sérieusement de se séparer d’eux dans un délai plus ou moins rapproché.
Le dimanche, je l’avais en grande partie passé sur mon ordinateur avec Pink Floyd au casque à relire mon journal, ce que j’avais entrepris déjà précédemment, et à bosser sur « Deep ». Pendant ce temps-là, Estelle se faisait prendre la tête par les deux nazes. Max s’était esquivé en douce ; en fait on apprendra plus tard, quand il nous aura rejoint dans la soirée, qu’il était allé se pinter tout seul à un bar sur la plage, puis qu’il avait filé au centre commercial de l’autre jour (trente bornes en bagnole) se taper un Mac Do. Je ne vous mens pas. Max est un dingue. Il n’en pouvait plus d’O. Vers 16H00, Emilie, Cyril et moi sommes allés nous baigner. Une dernière baignade dans la mer des Caraïbes. On aura assisté à l’ultime coucher de soleil. Magnifique. Puis on a terminé le planteur en apéro, Max nous a rejoint et on est allé diner en ville. Tout le monde semblait plus détendu à la perspective de rentrer le lendemain. Marcelle a appelé, elle nous a rejoint un peu plus tard, avec, devinez quoi, un peu d’herbe. Elle aura ensuite passé le restant de la soirée à nous parler de son idylle toute fraîche avec un marin.
Le lendemain, bagages. Ensuite on a filé à l’aéroport, on a enregistré, puis rejoint Pointe-à-pitre où on s’est fait saucer. Une bonne pluie tropicale, bien drue. J’étais trempé et j’ai dû m’acheter un tee-shirt. On a déjeuné et attendu qu’il soit l‘heure d’embarquer pour rejoindre l’aéroport. J’avais mal au bide, une chiasse qui dure depuis deux jours. O. et son compagnon, plutôt que de faire un tour en ville, avaient préféré passer les cinq heures d’attente à l’aéroport. J’imagine qu’ils en ont profité pour faire le point sur cette semaine passée en notre compagnie. À ma grande surprise, il y avait plein de jolies femmes en ville cet après-midi-là.
Pour l’heure je me suis remis au boulot, et tout va bien. J’ai intégré sans problème les scènes tournées en Guadeloupe. Ça semble fonctionner ; ça ne dénature ni le sens ni la forme du film. J’ai concocté un chouette générique. Et attaqué le montage son. Bizarrement, je suis irrascible. L’impatience me ronge. Je suis désagréable avec mes enfants, avec ma femme, sans raison. Elle est drôlement tolérante, je trouve. À sa place, je me serais mis à la porte depuis longtemps.
Mercredi 3 janvier 2007
« Le démon » sera peut-être mon chant du cygne. Vous connaissez l’adage : si tu ne t’intéresses pas à la politique, la politique s’intéressera à toi. Personnellement, je m’intéresse à la politique, dans le sens où j’ai conscience des enjeux et des rapports de force ; je me tiens informé de ce qui se passe dans mon pays et dans le monde. Mais je ne lis pas souvent le journal et regarde rarement les infos télévisés. Par exemple, je n’ai pas acheté le Paris Match de 2005 dans lequel Ségolène Royal déclarait ses intentions à l’égard de la pornographie : la bannir purement et simplement de la télévision. C’est en allant jeter un œil au blog d’Ovidie et en parlant avec Henri que j’ai pris conscience de la gravité de la situation. À l’époque, je ne crois pas que personne ait réagi à cette déclaration d’intention : en 2005, Ségolène Royal n’était pas encore la candidate officielle du PS (et par conséquent de la gauche toute entière). Aujourd’hui nous sommes au pied du mur. Et on peut flipper. Je veux dire que si elle est élue, elle aura tout à fait le droit, et le pouvoir, de mettre à exécution ce souhait et éradiquer le porno de la télé en France. Or je vois mal les consommateurs frustrés, les abonnés de Canal +, les hardeurs et hardeuses, les réalisateurs, les producteurs et tous les gens impliqués dans cette activité s’unir et défiler dans la rue afin de défendre leurs intérêts et pour certains leur gagne-pain. Il n’existe aucune solidarité et encore moins de conscience politique dans un milieu déjà rejeté aux marges du système. Pourtant il existe ce qui s’appelle tout bêtement la liberté d’expression. Et la liberté d’expression, c’est inaliénable. Voilà quelque chose que j’ai appris à mes enfants – car ce n’est pas à l’école qu’ils l’apprendront. Et sous couvert d’ordre moral, c’est à ça que Mme Royal a l’intention de s’attaquer. Car ne nous y trompons pas : priver le film porno de la diffusion télé, qu’elle soit mainstream comme Canal+ ou plus marginale comme sur le câble ou par le pay-per-view, amputera la production française d’une manne financière non négligeable et rendra ce métier encore plus précaire qu’il ne l’est déjà. C’est comme si vous réduisiez la ration quotidienne d’un détenu pour le faire mourir à petit feu. Bientôt il ne sera plus qu’un squelette décharné ; vous n’aurez qu’à le pousser dans la fosse commune. Et qu’on ne vienne pas me parler de protection de l’enfance, argument classique des censeurs : il y a suffisamment de cryptage et de procédés techniques divers pour interdire la vision de ces programmes aux enfants. En revanche rien ne pourra les empêcher de mater un DVD de cul chez un copain en empruntant la carte bleue d’un adulte ou du grand frère, voire de télécharger (encore chez un copain si leur PC est « protégé ») des images immondes sur tel site Allemand (comme l’abject GGG). Mais ça, Ségolène Royal s’en contrefiche ; sa posture est avant tout idéologique ; elle ne repose sur aucune analyse sensée. Son intention est absolutiste et liberticide ; digne d’un dictateur – indigne d’une Républicaine.
Mais Ségolène Royal n’a sans doute jamais regardé un film porno. Si elle s’était un tant soit peu penchée sur la question et documentée comme il se doit avant de faire une déclaration aussi lourde de conséquences (sanitaires, humaines, économiques), Mme Royal aurait pu se rendre compte d’abord que la pornographie était un continent, avec des territoires glauques, et d’autres plus attrayants ; que la représentation du sexe pouvait autant faire vomir qu’émerveiller selon les cas et l’humeur du moment ; et qu’il y avait parfois, sans doute trop rarement, un enjeu artistique. Et aussi, chose essentielle, que ces œuvres sans exception s’adressaient délibérément aux adultes : depuis quand une société légifère-t-elle en fonction uniquement des enfants ? Si cela était le cas, on aurait supprimé les voitures depuis longtemps (bruyantes, dangereuses, polluantes), beaucoup de produits industriels nocifs, ainsi que nombre d’émissions télé affligeantes et contre-éducatives (le maillon faible, la Star Ac, sans parler des journaux télévisés qui récemment ont balancé les images de l’exécution de Saddam Hussein et n’hésitent pas à montrer des cadavres baignant dans une mare de sang au Proche-Orient ou flottant au gré du courant après tel tsunami). Mais pour bâtir ce type de raisonnement, il eut fallu que Mme Royal s’intéressât d’un peu plus près au sujet, plutôt que de s’en débarrasser par un jugement à l’emporte-pièce qui ne satisfera que la frange la plus débile et arriérée de son électorat.
En plus de son ignorance manifeste en matière de pornographie (et sans doute également de sexualité), Ségolène Royal fait preuve d’une bêtise crasse. Car derrière ce fameux ordre moral se cache toujours une grande imbecillité. Que cette femme soit idiote, et bientôt peut-être à la tête de l’Etat, ça ne devrait pas nous empêcher de dormir. Mais qu’elle se mêle de la sphère privée des gens (les consommateurs) et nuise à la qualité du travail et à la simple survie matérielle d’un certain nombre de professionnels en jetant l’anathème et en censurant une activité déjà sévèrement réprimée, je trouve ça dégueulasse, et somme toute, débile. Ça montre juste qu’elle est conne comme (excusez l’expression) une bite. Toute future présidente qu’elle soit. Je vous rassure tout de suite, ça ne me fera pas voter Sarkozy pour autant, parce que contrairement à ce que laisse à penser Ségolène Royal, moi j’ai une conscience politique, des convictions, et une éthique. Ça me donne juste envie de vomir, et de quitter ce pays. Ça, Arthur et Cauet continueront sans problème à abrutir la population, vous pouvez en être sûrs. Mais il y aura moins d’argent pour faire des films de cul, plus de charte Canal+ pour maintenir un certain niveau de qualité ainsi que le port du préservatif. Le porno retournera dans le caniveau. À du gonzo pur et dur, à de la baise sans intérêt, sans souci éthique ni esthétique. Merci pour l’image de la femme qui en découlera ! Mais ça, madame Royal s’en contrefiche – l’image qu’elle même donne de la femme n’étant pas la plus folichonne qui soit ; quand je pense que d’aucuns ont pu la trouver bandante…
En définitive, la franchise que l’on pourrait attendre d’une candidate déclarée à l’élection présidentielle serait qu’elle décide de PÉNALISER également les consommateurs : qu’il soit interdit par la loi d’acheter, de vendre, de fabriquer et de regarder tout film à caractère pornographique. Oui, l’honnêteté serait qu’elle nous balance tous en prison.
Voilà, j’ai poussé mon coup de gueule. Curieuse résonnance qu’il trouve a posteriori dans le dénouement du « démon », avec la séquence de massacre finale : tous les gens de l’équipe de tournage assassinés par un tueur inconnu, probablement le père d’une des villageoises niquées par les hardeurs - mais plus vraisemblablement une métaphore de ce qui attend le monde du porno au lendemain de l’élection présidentielle. Car ne nous méprenons-pas : un débat moral de bas étage se joue aujourd’hui entre Sarkozy et Royal. Et rien ne dit que petit Hitler ne prendra pas le même genre de mesure liberticide au cas où il serait élu.
Bon Dieu, dans quel pays vivons-nous !
Je suis écoeuré à l’idée que je paie des impôts – et vous devriez l’être autant que moi.
Bon, maintenant, je vais vous dire un peu où j’en suis.
Je me trouve à la veille de partir enregistrer la musique.
Demain je vais travailler à Clermont sur une partie de la BO et vendredi je filerai sur Paris puis en Bretagne retrouver mes camarades d’Abstrackt Keal Agram pour une session live. Ils joueront sur les images, comme nous avions procédé pour mes gonzo l’an dernier, et nous enregistrerons cette musique de façon brute pour un résultat que j’espère hautement inspiré. L’idée c’est qu’en trois jours leur partie de la BO soit créée, enregistrée, mixée et mastérisée. Plus la voix de Tiffany à coller dessus, qui doit nous rejoindre lundi. Je lui mettrai la perruque rose sur la tête et elle tâchera de faire des chœurs émouvants.
Mes rapports avec O. ne se sont pas arrangés. Elle m’a harcelé de coups de fil à la veille de Noël pour me reprocher la bande-annonce (j’ai dû me résoudre à couper mon téléphone portable pendant trois jours pour avoir la paix). Bande-annonce qui était visible sur son site et qu’elle a fait retirer pour des raisons qui échappent à toute tentative de rationalisation. Au téléphone, quand je l’ai finalement rappelée le 27, je lui ai fait comprendre que j’avais droit à un peu de tranquillité pour Noël - et elle ? Comment se faisait-il qu’elle n’était pas en famille ? Avec son papa et sa maman ? Et bien non : O., le 25, était en visio ! Le ton est un peu monté et je lui ai dit qu’elle était, dans l’ordre, paranoïaque, odieuse, méchante et casse-pieds. Bref, ses quatre vérités, auxquelles elle n’a guère réagi, trop obnubilée par tout le mal qu’elle pense de moi et par son image que j’aurais détruite à dessein parce que je suis pervers et mauvais. Voyez le genre. Enfin bon. Aujourd’hui je suis serein – en tout cas en ce qui concerne « le démon » – très fier et heureux du résultat. Le montage son fut achevé il y a trois semaines. J’ai enregistré moi-même le démon en train de grogner, et concocté avec l’aide d’un ingénieur du son quelques effets sonores. C’est la première fois que je peaufine autant, et ça me plait. C’est seulement dommage qu’au bout du compte je ne puisse pas faire de véritable mixage. J’ai fini de monter la version érotique, qui, une fois la musique calée, sera réussie, je veux dire qu’elle tiendra la route en tant que telle, car beaucoup de scènes du « démon » étaient plus érotiques que pornographiques : la séquence 20 avec Liza, HPG et Michaël, pas grandiose dans la version hard, est très intéressante dans le soft - ce qui est un comble pour une DP ! Mais grâce aux costumes, aux postures surréalistes, au jeu outré, la scène est vraiment marrante. Et la beauté de Liza, sa photogénie et son expressivité rendent la séquence très érotique.
J’ai également monté tous les bonus dont un making-of d’une heure, des petites impros amusantes des filles autour du phallus de Jean-Michel, la baise hors-tournage entre Phil et Cecilia que j’ai intitulé : « Cecilia se lâche ». Cecilia est par ailleurs très présente dans le making-of, à la différence d’O. qui apparait peu – ce qui n’a rien d’étonnant vu qu’elle s’isolait délibérément du reste de l’équipe pour n’apparaître qu’au moment de tourner, goûtant peu l’humour et l’ambiance décontractée qui fut celle du tournage. Cecilia Vega est une jeune femme vive, sympathique, intelligente, généreuse. Vous ne la verrez jamais faire la tête, toujours se montrer attentive et attentionnée. Elle tient très bien son rôle de soubrette dans « le démon » - ainsi que celui de femme du réalisateur. Les deux scènes hard qu’elle m’a offertes sont puissantes ; Cecilia marquera les esprits, à mon avis. Je compte livrer à Max tous les masters à la fin du mois de janvier. C’est Tarmi qui a fait la jaquette ; d’après ce que j’avais en tête en y intégrant une photo d’O. prise par lui à Mons et non pas celle qu’elle avait choisie en Guadeloupe, ce qui m’a valu de me mettre à genoux devant mon Mac pour supplier Max par e-mail de me donner gain de cause. Ce qu’il fît ; et je lui en sais gré. Je pense qu’ils sont bien contents du film, chez V.Com ; ils vont sortir un double DVD.
Le samedi 3 février aura lieu la remise des prix au salon de Bruxelles (souvenez-vous, l’an dernier j’y avais glané l’award du meilleur film pour « Propriété privée ») ; cette année encore il y a des chances pour que je reçoive un prix (j’ai ouï dire qu’un des organisateurs, celui qui m’avait parlé l’an dernier alors que j’étais ivre, était très impressionné par mon travail). Evidemment, je préfèrerais être récompensé pour « Eloge de la chair » ou « ma nuit chez Eve », plutôt que pour mes gonzo. Mais recevoir le prix du meilleur réalisateur me ferait bien plaisir aussi. Je ne vous cache pas qu’un peu de gratification, même si ça ne vaut pas tripette (il y a des arrangements en coulisse, on essaye de faire plaisir à tout le monde, la statuette est moche à pleurer et la soirée dans son ensemble plutôt ennuyeuse), me mettrait du baume au cœur. Et puis ce sera l’occasion de boire quelques verres avec Henri (le rendez-vous est déjà pris). Ensuite, dès le 6 février, j’attaquerai le tournage de « Wendy », un film sur la soumission, avec Mahé, Cecilia, Ana Martin, Lady Margaux et Tiffany. Je suis très impatient de le tourner ; j’aime beaucoup le scénario et, même si c’est un petit budget, j’aurai quand même cinq jours de tournage. Max me donne carte blanche pour un film qui aura peu de chances de passer sur Canal+ étant donné le sujet et la nature des scènes hard (beaucoup de gode-ceinture et de filles attachées). « Wendy » fera certainement l’objet d’un prochain journal – peut-être le dernier. C’est un scénario radical ; trash ; violent ; dérangeant ; le genre de film que je n’aurai jamais pu faire dans le traditionne et qui s’apparenterait selon ma femme au cinéma actuel asiatique. Par conséquent « le démon » ne sera pas mon chant du cygne, contrairement à ce que j’écrivais plus haut. Il y a peu de temps je disais à Cecilia que « Deep » serait peut-être le dernier. J’en ai marre d’endosser cette posture don quichottesque ; j’aimerais que mon travail soit définitivement reconnu, et mes films pas réduits à de la matière à branlette ou du produit DVD de consommation courante. Cecilia et son mari n’arrêtent pas de me reprendre et de m’encourager : « Non, Jack, n’arrête surtout pas ! » Mais je ne peux m’empêcher de me dire : « À quoi bon ? ».
Mardi 9 janvier 2007
Je suis dans le train. Nous rentrons sur Paris. Lionel, Tiffany et moi. Nous avons terminé ce que nous avions à faire et ça s’est vraiment très bien passé, tout le monde l’a reconnu. J’étais arrivé à Morlaix samedi dans l’après-midi. Tanguy et Lionel m’ont retrouvé et nous sommes allés fêter leur virement SACEM qui correspondait à la diffusion de « Propriété privée » sur Canal+ en mars dernier. Ils ont été surpris du montant que ça représentait. Du coup nos retrouvailles furent plus que cordiales, plaçant la session musicale à venir sous d’excellents auspices. L’humeur était tellement bonne que dès le lendemain soir, tous les morceaux avaient été enregistrés. 7 pièces musicales en tout. Du rock expérimental, ou progressif, je ne sais pas comment dire. Du fait qu’il n’y a pas le fameux couplet/refrain, la musique est forcément répétitive et évolutive. Un seul morceau pop, et encore, il se barre en free à la fin. Je suis très content ; Thomas, Lionel et Tanguy aussi. Du coup nous étions fin prêts pour accueillir Tiffany le lendemain. Un cas de conscience s’était posé à nous. Comment gérer sa présence et sa participation au projet. À la base, tout partait d’un désir de ma part. Désir un peu surréaliste de la faire chanter, d’intégrer sa voix à la BO ; désir de l’impliquer d’une autre façon, d’une façon nouvelle, dans le film. Or si la veille nous avions enregistré live, en visionnant les scènes du film tout en produisant la musique, là il était hors de question de passer le film en sa présence ; hors de question de la faire chanter sur sa propre image ; de la faire chanter sur elle-même baisant. Ça tombait bien : nous avions déjà les morceaux en boite. Donc j’ai pu ranger mon scope et on allait oublier les scènes de cul pour se concentrer uniquement sur la musique.
Tiffany m’avait envoyé un texto confirmant qu’elle avait bien reçu le billet de train que je lui avais envoyé. Puis un autre pour dire qu’elle était dans le train et me donner son heure d’arrivée à Morlaix. Le matin, nous avons fait du re-re : des parties de guitare, de la basse, ce qui a gravement amélioré les morceaux. La basse est un instrument absolument indispensable, nous le saurons pour l’avenir. Quand Tiffany est arrivée, Thomas lui avait préparé une petite cabine son, avec un gros micro à lampe dévolu à la voix, et nous étions tous dans le studio à se demander si ça allait le faire ou pas. Et au fil des prises, à vrai dire dès la deuxième, nous avons compris que ça le ferait, que ce n’était pas une idée à la con : Tiffany chante juste et sait placer sa voix. Très intimidée, voire terrorisée en son for intérieur, elle a chanté dans le noir, sans lumière – j’imagine pour ne pas se sentir observée par les quatre gus dans le studio de l’autre côté de la vitre. Chanter est une expérience très intime, forcément gênante avec la présence de quatre mecs qui ont déjà tout enregistré et qui n’attendent que sa voix pour boucler l’affaire – trois mecs qui ont produit de la musique en la voyant s’ébattre la veille, plus le réalisateur et grand manipulateur, celui qui organise tout et obtient ce qu’il veut des gens, à savoir moi. Les choeurs qu’elle a fait, en mélangeant plusieurs prises, apportent de la grâce et de la douceur à l’ensemble, un lyrisme féminin ; le reste étant très rock, bien sûr. Tiffany repart avec des conseils, des logiciels, et la preuve qu’elle est capable de faire autre chose que niquer devant une caméra. Elle m’a confirmé son désir de mettre un terme à sa carrière. Nous avons un peu parlé de « Deep » (je lui ai confié les grandes lignes de l’histoire et de son personnage). Elle m’a révélé qu’elle avait dit que son dernier film serait un Jack Tyler. Je lui ai dit que ce serait peut-être aussi mon dernier film X. D’ici le tournage de « Deep », nous nous reverrons pour « Wendy », et juste avant peut-être au salon de Bruxelles. Mais avant ça elle doit me faire parvenir un morceau que je lui ai demandé de me composer pour « le démon », celui qui ira sur les scènes alternées entre le salon et la chambre de Val (où se déroule sa scène avec Liza, O. et Phil).
Lundi 5 février 2007
Je suis à Sedan. Demain j’attaque le tournage de « Wendy ». Samedi soir à Bruxelles au salon de l’érotisme j’ai reçu une récompense – meilleur réalisateur. En fait, tous les gens présents sur place ont reçu un prix. Le bonheur pour tout le monde. J’ai fait un petit speech où j’ai remercié Max, le qualifiant de type avec les plus grosses couilles. J’étais pas trop ivre, un peu défoncé au pétard parce que ça tournait pas mal à la table. Tiffany a arrêté de fumer ; elle a très bonne mine, mignonne comme tout, et d’une humeur rayonnante. J’avais une chambre dans le grand hôtel, grande classe. Je me suis couché relativement tôt, vers 3H00. J’ai vu aussi Nina, qui m’a présenté son fiancé, un mec beau comme un Dieu qui fait de la musique – du metal je crois. Ils sont très beaux tous les deux, très rock n’roll. Phil était là aussi, Titof, Seb, B.Root. Ovidie avec laquelle j’ai bien discuté, qui est très classe. On a quitté Bruxelles hier en début d’après-midi, Tiffany, Titof et moi. On s’est perdus ce qui fait qu’on n’est arrivés à Sedan qu’à17H00. J’ai fait le tour des décors rapidement. Puis j’ai diné avec Tiffany et Titof et on s’est couché tôt. Je suis logé dans la maison-mère. J’ai maté « Ali » de Michaël Mann avant de dormir. Certaines scènes m’ont encore scotché. J’adore le style de Mann. Il est très très doué pour les scènes intimes, ou de séduction. Une scène de danse en particulier, quand Ali rencontre sa première femme, m’a particulièrement touché.
Mardi 13 mars 2007
Je n’arrive pas à terminer ce journal.
« Wendy » c’est fini, je n’ai plus qu’à caler la musique que j’enregistre la semaine prochaine. Avec un nouveau musicien, quelqu’un qui m’a branché sur le net. Un vrai compositeur de musique de films, je suis enchanté de ce qu’il m’a fait écouter.
« Wendy » est terminé et je n’ai pas tenu de journal. J’en ai marre de raconter ma vie (enfin, un aspect de ma vie). Marre de cogiter, de me battre, d’étaler mes états d’âme. Mon avenir n’est guère rose. J’en ai assez de travailler avec les mêmes filles, celles de V.Com. Je ne parle pas de Mahé et Cecilia, qui ont été formidables. Mais l’écurie V.Com, j’en ai fait le tour. Sachez qu’Ana Martin nous a planté quelques heures avant le tournage de sa scène, remplacée au pied levé par Emy. Lady Margaux a décliné son rôle à quelques jours du tournage, ça faisait dix jours que je lui avais envoyé le scénario. Sidjey Collins l’a remplacée. Je devais partir faire du gonzo à Prague avec des Tchèques (enfin !), mais Max a finalement renoncé au projet (alors qu’il l’avait plannifié depuis longtemps). Je me demande s’il n’est pas en train, doucement mais sûrement, de mettre un terme à notre collaboration. Je voulais rebondir sur un projet avec Nomi, mais Max ne veut pas entendre parler d’elle – ça fait deux ans que je veux travailler avec elle, à chaque film je tanne Max pour qu’il accepte que je lui confie un rôle. Max me parle pourtant du gros film que je dois faire pour lui, « Deep », mais vu que Tiffany arrête sa carrière, je me retrouve sans actrice principale. Et le reste du casting est censé être tenu par des actrices V.Com. Au secours ! Je fais ce métier pour diriger de belles filles, je n’ai pas l’intention de ruiner mon scénario en engageant des nanas pas terribles. Et puis j’en ai marre que mon boulot ne soit pas plus reconnu que ça. Henri n’a toujours pas vu « le démon » et ça me fout les boules. Les Espagnols l’ont acheté du bout des lèvres, un prix minable. J’envisage sérieusement de partir tenter ma chance aux Etats-Unis. Là-bas au moins les hardeuses sont belles, désirables, sulfureuses. Mais ça, vous le savez aussi bien que moi.
Dimanche 18 mars 2007
Tiffany m’a appelé pour m’annoncer la raison pour laquelle elle arrêtait sa carrière plus tôt que prévu : elle est enceinte. Quelle belle conclusion à ce journal. Je lui ai dit à quel point ça me faisait plaisir. Et je comprends mieux a posteriori l’étrange malaise que j‘avais ressenti en la filmant dans « Wendy ». Je lui avais dit que ses seins avaient changé ; en fait tout en elle avait changé, déjà. Je lui ai souhaité tout le bonheur du monde, parce qu’elle le mérite. Et Tiffany, je te remercie du fond du cœur pour tout ce que tu m’as accordé. Ta beauté, ta jeunesse, ton énergie.
J’ai rebondi sur un projet de film futuriste, si Max veut toujours de moi. A l’heure qu’il est, j’attends qu’il me rappelle. Peut-être est-il déçu parce que je lui ai dit que j’avais envie de partir en Amérique : il considère les gens qui s’expatrient comme des traîtres. Mais je n’irais pas tenter ma chance là-bas si je me sentais un tant soit peu considéré en France, je veux dire, à proportion de ce que j’investis dans mes films. Il n’y a qu’à voir le peu d’intérêt que suscite « le démon ». Mollement critiqué dans Hot Video, c’est un film mal compris, ou pas compris du tout. Il semblerait que l’on se mélange les pinceaux entre le réel et le film dans le film. C’est quand même pas du Charlie Kaufman. Les amateurs de porno ne sont pas habitués à ce type de procédé narratif. Ça les déboussole. Il leur manque le mode d’emploi : faut bander, là ? Ou faut pas bander ? Je peux jouir ou bien j’attends ?
Mais il n’y a pas d’éjaculation dans ce film ? Remboursez ! La fin, surtout, les déstabilise : qui est le tueur ? Pourquoi abat-il tout le monde ? Si vous regardez le film en accéléré, il y a des chances pour que vous loupiez le dialogue prononcé par Solange/Cynthia Lavigne, qui explique que le père de Vanessa/Mahé les tuerait s’il savait qu’elles étaient en train de s’envoyer en l’air. Bon, j’admets que le texte tombe un peu à plat : non seulement le jeu de Cynthia est franchement moyen, mais en plus ça a lieu au beau milieu d’une grosse partie de cul. Enfin, cela n’empêche pas de lire dans cette fin une métaphore du climat politique actuel : rejet de tout ce qui est différent, hors-norme, libertaire. Pourquoi le porno devrait-il être déconnecté du politique ? De la Cité ? Il y a en filigrane dans « le démon » une revendication anarchiste et utopiste. Malheureusement, je crains qu’elle ne passe complètement à l’as. Quand est-ce que je peux jouir dans ce putain de film de merde ?! Bon, de toute façon je me contrefiche de l’opinion des journalistes spécialisés - et de celle du public également. Si on écoutait le public, on en serait encore à des trucs genre « les salopes du camping » - et je ne fais référence à aucun film en particulier. Ce qui me plait, c’est que chacun puisse interpréter ce qu’il veut. Mais le public de porno n’est pas accoutumé à ça, à ce qu’un film le fasse réfléchir, se poser des questions. Trop compliqué pour lui. Qu’il aille se faire voir. Bon, peut-être que le porno n’est pas non plus fait pour ça ; à cause de sa forme même, et de ce qu’il est supposé transmettre. Peut-être que je me plante complètement. Que je poursuis des chimères. Que je ferais mieux d’oublier tout ça et de changer de métier. Je me souviens néanmoins de « Rêves de cuir 2 » où des gens se faisaient assassiner – il était question d’un règlement de compte politique, je crois. Et Julia Channel qui se faisait prendre à l’arrière d’une berline. Aujourd’hui Julia ne tourne plus, et moi je suis las, dépité, et malheureux. La conclusion que je tire de ces trois années passées à me débattre au cœur du porno, c’est que vous êtes toujours seul. En tout cas en tant qu’artiste. Et qu’en fin de compte il y a seulement deux choses qui permettent de dépasser sa minable condition d’être humain, et d’avancer dans la vie, je veux dire de ne pas se foutre en l’air, ce sont l’AMOUR et l’ART.
Ça posé, il n’y a rien d’étonnant à ce que le porno me plaise autant.
Jack Tyler
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